Cibler à bon escient

« Que vas-tu faire, mon fils, de tout cet argent?

– Papa, sache que je le dépenserai avec parcimonie et à bon escient
– L’Arménien, ça va, mais méfie-toi du Corse… »
Voilà, c’est fait, c’est plus à faire: l’assemblée nationale de la République Française vient de voter (enfin, 40 députés présents, mais bon c’est bientôt Noël, faut pas déconner) la pénalisation de la négation des génocides. Comme pour ce qui concerne l’extermination des Juifs durant la seconde guerre mondiale c’était déjà chose acquise (loi Gayssot), tout le monde comprend qu’on a en tête le massacre systématique des Arméniens commis par le régime Jeune Turc en 1915. Tout le monde, à commencer par le gouvernment turc qui considère cette initiative comme un affront et a fait savoir que des mesures de rétorsion, notamment économiques, s’ensuivront. Mais la République s’en fout, de ce qu’en pensent les Turcs. La République s’en fout car, comme chacun sait, la France est la représentante unique de la conscience universelle de  l’Humanité. La Patrie des Droits de l’Homme, ça s’appelle. Et donc sa mission, sur Terre, outre d’essayer de concurrencer les chasseurs F-18 et Eurofighter avec son Rafale, est de rappeler à tout un chacun qu’il y a des vérités historiques qu’une fois franchis le Rhin, les Alpes, les Pyrénéees, l’Atlantique ou la Manche, on ne saurait remettre en cause.
Evidemment on notera que d’autres crises diplomatiques seraient logiquement à prévoir à plus ou moins brève échéance: que vont dire les Belges, maintenant qu’il est interdit de contester le génocide, à coups de travail forcé, des Congolais lors de la colonisation lancée par Léopold 1er? Comment vont réagir les Américains et les Canadiens au fait qu’ils ne pourront plus contester publiquement, en France,  la quasi-élimination des Amérindiens? Que pensent les Australiens d’une loi qui leur interdit de nier l’éradication des Aborigènes? Mais tout porte à croire que ces gouvernements amis ne lèveront pas le sourcil – il ne leur viendrait d’ailleurs pas à l’idée de remettre en cause ces faits historiques qui les concernent en particulier, contrairement au gouvernement turc arc-bouté sur sa « vérité-table-rase-du-passé » héritée du Kémalisme.
Et puis la France n’héberge, sur son territoire, aucune communauté d’origine amérindienne ou aborigène et quant aux Congolais, si quelqu’un en avait quelque chose à foutre, ça se saurait. Car soyons sérieux, c’est bien de ça qu’il s’agit: on entend envoyer un « signal fort », à cinq mois de la présidentielle, à une partie de l’électorat, quiconque prétendrait le contraire serait soit un crétin, soit un menteur. Ce « ciblage » opportuniste des électeurs d’origine arménienne en dit long sur une certaine conception de la politique: l’électeur serait avant tout le représentant d’un sous-ensemble de la population, défini sur la base de critères socio-démographico-culturels: jeune ou vieux, homme ou femme, agricuteur ou commerçant, descendant de réfugié arménien ou de rapatrié d’Afrique du Nord. En l’occurrence, donc, on suppose l’existence d’un « vote arménien » qu’il conviendrait de gagner. On imagine donc que les citoyens français au patronyme se terminant par « an » vont désormais se dire: « Hmm, c’est vrai que Sarkozy est un désastre sur pattes, mais bon, il a énervé le gouvernement turc qui refuse d’admettre le génocide arménien, allez hop, je vais voter pour lui ». Non seulement le calcul est pathétique – on prend, globalement, l’électeur pour plus con qu’il n’est – mais de surcroît il est opéré par des gens qui, par ailleurs, brandissent leur refus de la « communautarisation ».
On relèvera que Marine Le Pen ne raisonne pas autrement lorsqu’elle envoie son compagon, Louis Aliot, faire des mamours en Israël aux colons « ultra » ou à leurs soutiens, mettant en avant le « refus de l’islamisme » de fifille. Dans la petite tête des nouveaux « communiquants » du FN, on se dit: le vote juif, c’est important pour la présidentielle et le « détail » du papa nous en interdit l’accès. Qu’à celà ne tienne, pour lever le soupçon d’antisémitisme nous allons prouver que nous avons des amis juifs. Rapprochons-nous donc des Juifs les plus violemment anti-Arabes, montrons-leur que nous avons le « refus de l’islamisme » en commun. On se rapproche des racistes juifs en Israël pour supposément se gagner, en France, les faveurs de certains « Juifs d’en bas », sépharades pas encore remis de l’indépendance de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Ironie suprême, on trouvera des commentateurs pour qualifier, sans rire, cette approche de « stratégie de dé-diabolisation ». Quoiqu’il en soit la démarche ne diffère pas, sur le fond, de celle adoptée par Sarkozy et ses affidés: il s’agit de caresser ce qu’on croit être une « communauté » dans le sens du poil.
« Vote arménien » ou « vote juif », l’illusion est identique: elle traduit la présence, dans certains états-majors politiques, de gugusses qui confondent marketing politique et marketing tout court. Pour ces « stratèges », l’alpha et l’oméga du succès c’est la « segmentation » du marché. Identifier des « cibles » et les travailler avec des discours spécifiques, fussent-ils totalement déconnectés les uns des autres, voila le principe, il est largement connu. Mais lorsqu’il est appliqué non à  des catégories sociales ou professionnelles mais à des entités d’ordre culturel il traduit une double impuissance: l’incapacité à penser l’individu indépendamment de ses origines, l’impossibilité d’imaginer une société que lieraient des principes plutôt qu’une langue ou une religion. Bref, imaginer un « vote arménien » ou un « vote juif », c’est non seulement se fourrer le doigt dans l’oeil, mais aussi, tout simplement, nier les fondements de la plupart des constructions étatiques modernes. Notons qu’il n’est pas  fortuit que les opposants les plus déterminés au vote des étrangers extra-européens aux élections locales soient ceux-là mêmes qui sont obsédés par les votes « identitaires » arménien ou juif  – le FN ou l’UMP: ces gens-là n’imaginent pas une seconde qu’un Malien, un Burkinabè ou un Marocain puisse voter autrement qu’en fonction, par exemple, de son identité musulmane. Or ce déterminant-là est étranger, dans tous les sens du terme, à ces omnibulés du tricolore. Ce qui les gène dans cette histoire, ce n’est pas tant que le droit de vote en soit déconnecté de la citoyenneté. Ce qui les gène c’est qu’ils n’auraient rien à dire à ces électeurs – proposition de loi « mémorielle » ou discours anti-quelque chose. Et d’agiter le spectre du « communautarisme », ce qui n’est au fond pas un paradoxe: le « communautarisme », c’est lorsque ces gens n’ont rien dans leur besace historico-culturelle pour « cibler » les électeurs.
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Tandis qu’avec les Arméniens, pas de problème. Il suffit de légiférer à bon escient.
Bonnes fêtes à tous, cela dit

Une réflexion sur “Cibler à bon escient

  1. oui, la politique n'est pas le marketing. ça c'est la théorie, mais en pratique une (petite) communauté c'est toujours mieux que rien. Petit à petit, l'oiseau fait son (petit) nid.
    Et j'aime bien l'idée que le Malien etc… ne va pas forcément voter selon sa confession. De même que l'habitant de St Cloud ne vas pas forcément voter marine Le Pen (nous l'espérons tout au moins). Qu'est-ce qui reste alors? quelques valeurs…
    A bientôt.

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