De l’utilité d’un Brice Hortefeux

On pouvait croire, jusqu’alors, que les propos divers et variés lâchés par Brice Hortefeux, dont certains lui ont valu les foudres de la justice, relevaient de l’incontinence verbale. On se disait: bon, ce type est très droitier, son style d' »humour » flirte avec le bon vieux racisme franchouillard, mais finalement son problème c’est qu’avant de parler il oublie trop souvent de tourner sept fois sa langue dans sa bouche et, surtout, de vérifier qu’il n’y a pas de micro ou de caméra dans les parages. Ses dérapages semblaient relever de l’incongruité, de la flatulence incontrôlée qu’on tentait bien vite, avec plus ou moins de succès, de nuancer. Une sorte de pétomane involontaire sur le plan médiatique, rien d’autre qu’un « ami de trente ans » parfois un peu embarrassant. A tout le moins le porteur d’un discours souvent parasitaire, donc inutile en termes de communication politique.
Avec l’interview qu’il vient de donner au « Monde », on sait désormais que sa parole est un atout majeur dans la démarche relancée cet été, visant à couper l’herbe sous le pied de l’entreprise Le Pen père & fille. Contre le Front National, tout contre.
Il y déclare qu’il ne faut « pas confondre le petit milieu politico-médiatique parisien et la réalité de la société française (…) Vous êtes aveuglés par le sentiment dominant des soi-disant bien-pensants qui, en se gargarisant de leur pensée, renoncent à agir (…) Que certaines voix de la gauche milliardaire aient du mal à le comprendre ne me trouble pas du tout, bien au contraire « . Ce schéma de pensée – le « vrai peuple » d’un côté, une coterie minoritaire mais dont la parole domine les médias, de l’autre – est au coeur de la rhétorique du Front National. Le slogan « Le Pen, le peuple » n’est pas qu’une allitération anecdotique: ces gens sont intimement persuadés d’être les porte-parole du « vrai peuple », voire d’être le « vrai peuple » à eux tous seuls (tout comme, naguère, le parti de Lénine prétendait être « l’avant-garde de la classe ouvrière » et, de fil en aiguille, la classe ouvrière elle-même).
En reprenant à son compte, en la durcissant, l’idée d’une « majorité silencieuse » brandie par la droite après 1981, Brice Hortefeux fait sa part du travail dans l’O.P.A. hostile (dans la mesure où la cible n’a pas donné son accord, quoi qu’elle s’en réjouisse officiellement – normal, ça fait monter sa cotation) opérée par l’appareil Sarkozyste sur la « boîte à idées » des Le Pen: l’exaltation d’une « identité », l’association délibérée de l’immigration et de la délinquance, la pénalisation de l’irrévérence envers les symboles nationaux – « Marseillaise », drapeau – étaient déjà choses acquises. Manquait une pièce au puzzle national-populiste: l’anathème contre une classe « politico-médiatique » jugée déconnectée du « peuple » (on dira, pour se démarquer un chouia, « réalité de la société française »). Lacune comblée, donc. Non que ce type de discours n’ait  jamais été proféré auparavant par quiconque au sein de la droite parlementaire. Mais il y a que le « timing » de l’interview au « Monde » n’est pas indifférent, et que ce discours clôt (?) une récente séquence médiatique estivale, de Sarkozy à Ciotti, en passant par Estrosi. Et cette pièce du puzzle qu’apporte le Ministre de l’Intérieur n’est pas triviale, du point de vue idéologique. En effet, l’auto-désignation comme porte-parole du « vrai » peuple contre une « élite déconnectée » a pour corollaire le dénigrement a priori du discours de l’adversaire, toute critique ne pouvant émaner que d’une partie délégitimée de la population. En définitive, un pas majeur vers une rhétorique totalitaire. Symboliquement, il n’y a jamais loin de la « vérité de l’Église » au bûcher de Montségur.
On pourra, bien sûr, souligner le culot pyramidal d’un membre du gouvernement fustigeant le « politico-médiatique » quand on pense au trio Bouygues-Dassault-Lagardère. Ou brocardant une « gauche milliardaire » alors que les effluves nauséabonds de l’affaire Woerth sont loin d’être dissipés. Bref rappeler au ministre le fameux proverbe évoquant la paille, la poutre et l’oeil du voisin. On pourra tout autant, et là encore très justement, pronostiquer un effet-boomerang dévastateur sur le plan électoral, vis-à-vis du FN.

Mais on ne pourra plus considérer Brice Hortefeux comme une erreur de casting du point de vue médiatique. Il est au contraire, en cette fin d’été, une pièce essentielle d’un « plan de com’  » décidé en haut lieu. L’ami Brice n’est pas un gros lourdingue inutile, nous voilà rassurés.

A bientôt

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