Burkina Faso: l’homme qui arrêta le désert

«Succès tangible dans la lutte contre la désertification » : si ce titre devait apparaître ici ou là dans les médias, on peut raisonnablement penser qu’il coifferait un article évoquant une prouesse technologique ou scientifique facilitée par un apport massif de fonds, publics ou privés. De l’UNESCO à la Fondation Jacques Chirac – la première depuis 1977, la seconde depuis moins longtemps, forcément – nombreuses sont les institutions qui s’efforcent de combattre ce drame des pays sub-sahariens. Avec plus ou moins de bonheur et plutôt moins que plus, a priori, tant, il est vrai, sont nombreuses les données de l’équation: changements climatiques, déboisement accru dû à la pression démographique, surexploitation pour les monocultures destinées à l’exportation (encore un effet de la « mondialisation heureuse » chère a Alain Minc) et donc appauvrissement des sols, etc. Cependant, toutes choses égales par ailleurs, on aurait pu espérer que les myriades d’ingénieurs agronomes, de chimistes, de botanistes que les universités du monde entier produisent chaque année aient pu, depuis tout ce temps, trouver une solution technique au problème de la désertification – à défaut de résoudre les questions politico-sociales, économiques et climatiques qui en sont la cause profonde. Une solution technique aisément applicable dans les pays victimes du phénomène, bien sûr, sans quoi elle n’aurait aucun intérêt.
« Succès tangible dans la lutte contre la désertification » annoncerait donc l’histoire exemplaire d’une équipe de scientifiques opiniâtres et talentueux n’ayant compté ni leurs heures ni l’argent de leurs sponsors. S’ensuivrait l’annonce de la mise en place d’un vaste et dispendieux plan de mise en œuvre avec budget et comité international de suivi. Ce serait une histoire qui se passerait quelque part dans un pays « développé ». Enfin, normalement.
Car cette histoire a véritablement eu lieu – on a trouvé une solution technique peu onéreuse et efficace face a la désertification – seulement voilà : elle s’est passée dans un des pays les plus pauvres du monde, le Burkina Faso, et met en scène un paysan ayant pour seul bagage scolaire quelques années passées dans une école coranique au Mali. Il ne parle que le Mooré (la langue du groupe dominant dans son pays, les Mossis) et ne sait ni lire ni écrire. Il s’appelle Yacouba Sawadogo. Il vit à Ouahigouya, dans la province du Yatenga, au nord du pays.

Voici – résumé de façon succincte – ce qu’a fait cet homme : un jour, il y a plus de 25 ans, alors que ses voisins fuyaient leurs terres devenues arides, il est resté sur les siennes et s’est gratté la tête. Au Burkina et dans la région, il existe une technique traditionnelle de fertilisation des sols, qui s’appelle le « zaï ». Cette technique consiste à semer dans des trous creusés mètre après mètre, lors de la saison des pluies. Yacouba s’est appuyé sur cette technique, et l’a perfectionnée.

    • D’abord, il a creusé ces trous avant la saison des pluies. Cette initiative lui a immédiatement valu l’animosité de ses voisins. Ce « timing » inhabituel allait à l’encontre des traditions et les traditions, hein, quelle que soit la latitude, c’est sacré. Pour se rassurer, on le traita de fou

 

  • Ensuite, il s’est dit qu’ajouter du compost dans les trous en question serait probablement une bonne idée. Pour faciliter l’aération de l’ensemble, il y a « invité » des termites

 

  • Enfin, suite à une expérience menée par l’ONG Oxfam, il a mis en place des systèmes de mini-digues afin d’éviter l’écoulement trop rapide des eaux de pluie

De surcroît, Yacouba avait compris l’importance de la présence de forêts pour protéger les cultures vivrières. Là encore, son point de vue était nouveau: une forêt, dans la vision traditionnelle, ne pouvait servir que de réserve de combustible ou de matériau de construction. Ce « zaï amélioré », il l’appliqua donc non seulement à ses cultures, mais également à la création, d’année en année, d’un ensemble forestier, là où il n’y avait que le désert. Ça a marché. Les rendements des cultures des terres de Yacouba se sont avérés bien meilleurs que celles de ses voisins, grâce notamment à la présence de sa forêt.

Les spécialistes de l’agronomie ou de la botanique, comme le professeur Chris Reij de la Vrij University d’Amsterdam, qui suivent le travail de Yacouba depuis des années, sont formels : ils en sont comme deux ronds de flan. « Yacouba, à lui tout seul, a eu davantage d’impact sur la conservation que tous les chercheurs nationaux et internationaux réunis. Dans cette région, des dizaines de milliers d’hectares qui étaient devenus improductifs sont redevenus fertiles grâce aux techniques de Yacouba », affirme Chis Reij.
Yacouba ne s’est pas contenté de reconstituer une forêt et d’améliorer les rendements agricoles: il s’est efforcé, ces dernières années, de transmettre son savoir. Tant et si bien que le « zaï amélioré » de Yacouba s’est diffusé dans tout le Yatenga et au delà, pour les cultures vivrières comme le mil ou le sorgho.

Cette histoire, un cinéaste-photographe, ancien cameraman de la BBC, Mark Dodd, a entrepris l’an dernier de la raconter, sous la forme d’un docu-fiction d’une soixantaine de minutes : « The man who stopped the desert ». On y voit notamment Yacouba arpenter le « mall » de Washington D.C., avant d’aller s’exprimer devant des officiels américains, à l’invitation d’Oxfam, en novembre 2009.

Alors, « happy ending »? Hosanna au plus haut des cieux, la puissante Amérique va donner l’ampleur qu’elles méritent aux trouvailles de Yacouba et sanctuariser sa forêt qui a « arrêté le désert »? Pas sûr.

Car il n’est pas impossible qu’il soit trop tard. Yacouba se fait vieux. Or la municipalité de Ouahigouya entreprend en ce moment de lotir des terrains pour faire face à l’accroissement de la population. Et entre la nécessité de trouver de la place pour le plus grand nombre et le souci de préserver la « forêt de Yacouba » et son écosystème reconstitué, qui fascinent tant les spécialistes occidentaux, on n’hésitera pas longtemps. Non par méchanceté ou par ignorance, mais tout simplement parce que les ressources manquent et que si on doit fixer des priorités, on choisira les humains plutôt que la « nature ». Et bien pignouf serait celui qui, bien installé dans un de nos pays a climat tempéré, où l’espérance de vie moyenne dépasse quarante-cinq ans, trouverait quelque chose à y redire. D’autant que les villageois, au Burkina, n’apprécient pas vraiment de vivre trop près d’une forêt : on craint, sans doute a juste titre, la présence des serpents. Alors tant que Yacouba sera vivant – et compte tenu de son prestige – on ne touchera pas a sa forêt. Après…
Et puis les initiatives de Yacouba n’ont pas nécessairement suscité l’enthousiasme de tous, à Ouahigouya… Ses voisins, parce que ses idées allaient à l’encontre des traditions, ont un jour mis le feu a sa forêt. Il s’en est fallu de peu qu’elle disparaisse pour de bon.

Cette histoire est exemplaire parce qu’elle nous redit que l’intelligence d’un seul peut, lorsqu’elle ose bousculer le conformisme de la multitude, favoriser l’intérêt de tous. Cette histoire est exemplaire parce qu’elle bat en brèche la propagande des fabricants d’engrais, de pesticides, de fongicides, d’herbicides et d’OGM qui voudraient nous faire croire que la survie de l’humanité affamée passe exclusivement par le gonflement de leurs profits. Mais cette histoire n’a pas de morale, car on n’en connaît pas la fin, en tout cas pas de façon certaine.

Quoiqu’il en soit il m’a semblé qu’elle valait la peine d’être racontée. By the way, « The man who stopped the desert » cherche un diffuseur. En ces temps de commémoration du cinquantenaire des indépendances, il ne serait pas inutile qu’une grande chaîne TV contribue à casser, auprès du plus grand nombre, les préjugés sur l’Afrique. Notamment celui qui consiste à croire que la résolution des problèmes du continent est une affaire de Blancs, rivalisant d’idées pour « mobiliser les populations locales autour de projets qu’elles peuvent s’approprier ». Alors à bon entendeur…

 

Pour un aperçu du film de Mark Dodd: http://www.1080films.co.uk/project-mwsd.htm

Ciao, belli

Post-scriptum: cet article est le 100ème sur ce blog. Ça fait quelque chose, tout de même…

5 réflexions sur “Burkina Faso: l’homme qui arrêta le désert

  1. C'est vraiment très intéressant, merci de le partager. Tout autant que de savoir que ce genre de sujet peine à être diffusé…trop instructif, sans doute, ou risquant de donner des idées à d'autres.
    Il est étonnant aussi de voir que, alors qu'il existe des banques spécialisées dans le micro-crédit, aucune solution n'a été trouvée pour permettre à la fois de loger les habitants et de sauver les cultures. Peut-être parce que les traditions sont remises en question, et que cela gêne certains? Espérons au moins que ce précieux savoir sera transmis à d'autres, qui l'appliqueront ailleurs.

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  2. Excellent article et surtout excellente histoire !
    S'il était blanc et occidental, il serait déjà sur la liste des futurs prix Nobel.
    Au lieu de ça, son génie passera inaperçu pour le monde civilisé.
    C'est bien de faire partager cette histoire…
    Gilles

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