Menace sur l’"identité de synthèse"

Ce lundi, Eric Besson a tenu à clamer haut et fort son intense satisfaction quant au « succès » de son « grand débat » sur l’identité nationale, fustigeant au passage les médias et autres vilains gauchistes pour avoir braqué trop violemment leurs projecteurs sur des dérapages somme toute « minoritaires ». Comme si, en l’occurrence, tout était affaire de quantité… Et quand bien même: Rue89 recensait, hier, 45 dérapages au sein des 227 débats organisés… On peut à tout le moins parler d’une « minorité » (19,8%) bien « visible », sans parler des 15% de commentaires dont le ministre admet qu’ils ont été caviardés du site officiel pour cause de craignôssitude. Mais passons.
Dans la foulée, il a annoncé la rédaction d’une synthèse de ces causeries, et c’est là que ça devient intéressant. Il y a tout lieu de croire, en effet, qu’une fois escamotées les approches qu’on ne saurait lire dans un document officiel de la République – genre: « Être Français, c’est avant tout avoir la peau blanche et aimer la charcuterie, sans toutefois être Allemand ou Polonais » – on en reviendra sans doute à la réaffirmation, comme constitutif de l' »identité française », de l’ attachement à un « pacte républicain » dont la laïcité et la tolérance constituent des éléments-clés. Bien évidemment, cette « synthèse », comme celle des congrès du PS, sera suffisamment vague pour se prêter à des interprétations diverses et variées et, partant, potentiellement porteuse de polémiques renouvelées. Quoiqu’il en soit il y a de fortes chances pour que, sur le fond voire la forme, le résultat du « grand débat » laisse le sentiment qu’une foultitude de gens, stimulés par un Ministre d’Etat, auront passé trois mois à réinventer le fil à couper le beurre.
Bref, retour à une case-départ qu’on peut résumer, de façon lapidaire, à la contradiction suivante: les Français se pensent officiellement, et sans doute majoritairement, comme définis par des principes nobles mais un peu vagues. Comme les Américains, les Canadiens ou les Australiens. A quoi s’ajoute le sentiment d’une « Histoire commune » qu’on peut factuellement contester mais certainement plus longue que celle des Américains, des Canadiens, ou des Australiens. C’est pourquoi nombre de Français ne se résignent pas à n’avoir en commun que des principes et une Histoire. Il leur en faut davantage, au delà du pinard, de la bonne bouffe et des grivoiseries. C’est cette contradiction que Sarkozy et ses sbires ont « senti » et veulent exploiter, comme Le Pen avant eux, c’est cette tension entre une libido ethnicisante et un surmoi universaliste que le « grand débat » aura singulièrement mise en lumière. N’en déplaise au Ministre qui fait semblant de la déplorer, tout en la minimisant.
Synthèse en vue, donc, autour de notions comme la laïcité, la tolérance et l’aspiration à l’universel. Grandiose, mais un peu sec, comme disait Cavanna. Qu’à cela ne tienne, le Génie-des-Hauts-de-Seine a tout prévu: le 12 Novembre 2009, Nicolas Sarkozy en remettait une louche sur les « racines chrétiennes » de la France où il n’y aurait « pas un seul libre-penseur, pas un seul franc-maçon, pas un seul athée qui ne se sente au fond de lui l’héritier de la chrétienté ». La vie de ma mère, pas un, je te dis. Et roule, ma poule. Tu en veux, de l’identité « palpable » et bien visible? Je te donne les clochers de la cathédrale de Chartres, que le pèlerin le plus miro peut apercevoir dès le périph‘ franchi, ou presque. Je te donne le Mont-Saint-Michel, Notre-Dame de Paris et aussi le curé de Camaret, si c’est pas suffisant.
A priori, c’est habile: ça met de côté la tentation ethnicisante tout en restant dans le concret, même si d’emblée ça exclut les adeptes du Coran et de la Torah qui eux, pour le coup, auront vraiment du mal à se sentir « héritiers de la chrétienté ». Mais bon, on leur demandera de « respecter » cet « héritage » et tout ira bien. Quant à la laïcité, on lui substituera la « laïcité positive » (i.e. potentiellement cul-bénit) et le tour sera joué.
Seulement voilà, par les temps qui courent, nonobstant tous ces beaux clochers, les manifestations contemporaines de l' »héritage chrétien » sont un peu dures à avaler. Un souci de droits de succession, à tout le moins. Car si on entend s’approprier de façon « identitaire » la tradition catholique – c’est cette version du christianisme qu’il faut considérer comme majoritairement et historiquement pertinente dans le cas de la France – on doit, c’est bien le moins, soutenir sans réserve son défenseur le plus acharné au monde, j’ai nommé Benoît XVI.
Or les initiatives de ce dernier suscitent un enthousiasme modéré, y compris dans sa propre église. Dernière facétie en date: « un pape peut en cacher un autre ». Juste avant Noël, on a appris que, dans la foulée de la béatification de Jean-Paul II, pontife relativement consensuel, serait également confirmée celle de Pie XII, nettement plus segmentant. On reproche en effet à ce dernier son silence et son inaction face à la persécution des Juifs durant la guerre, entre autres lors de la rafle de 1 259 personnes en octobre 1943 à Rome, autant dire sous ses fenêtres. On peut envisager qu’une approche historique détaillée de la personnalité dudit pape en brosse un portrait qui, au final, ne serait pas forcément tout noir. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne sera pas tout blanc. C’est embêtant, tout de même, si on doit en faire un saint, non? « Cachez ce saint que je ne saurais voir » hurlent aujourd’hui de nombreux catholiques, tout plein de « libre-penseurs, de franc-maçons, d’athées » et, faut-il le préciser, de Juifs.
Dès lors, au-delà d’une saine et juste défense de la véritable laïcité, on peut s’interroger sur les vertus fédératrices d’une identification par l' »héritage chrétien ». On peut même dire que cet « héritage », dans sa version institutionnelle et historique, est un puissant facteur de discorde. De fait, il constitue une menace contre « l’identité nationale de synthèse » que Besson et ses experts ne vont pas manquer de fabriquer. Une menace autrement plus tangible que les quelques burqas que ses services ont péniblement comptabilisées.
Pour faire avaler la future « synthèse du grand débat », remiser ce fameux « héritage » serait sans doute l’option la plus raisonnable… mais la moins porteuse, à droite de la droite, pour les prochaines régionales. Faire semblant de vouloir pousser de l’avant un rocher bien lourd tout en se tirant délibérément une balle dans le pied: le Sarkozysme, mieux qu’un métier, un art.
Allez, salut, et bonne année quand même!

2 réflexions sur “Menace sur l’"identité de synthèse"

  1. « cette tension entre une libido ethnicisante et un surmoi universaliste que le « grand débat » aura singulièrement mise en lumière. »

    Ah, enfin quelqu'un qui écrit ce que je ressentais confusément mais que je n'ai jamais vu exprimé aussi clairement.

    Mais c'est curieux de voir à quel point cette tension est absente chez des gens qui ont bien assimilé leur propre patrimoine culturel familial, celui qu'ils héritent de leur « ethnie ». J'ai l'impression (mais je me trompe peut-être et vous me trouverez des contre-exemples) que plus les gens connaissent et acceptent d'une part la culture de leur famille, d'autre part le contrat social « universaliste » français, sans pour autant les confondre, moins cette tension est présente et moins elle est facile à instrumentaliser par les politiques. Peut-être que l'exemple le plus marquant que j'ai lu ces derniers temps se trouve dans les pages de l'ouvrage « Composition française » de Mona Ozouf, qui explique très bien comment elle a su faire la part des choses et assumer les multiples « communautés » auxquelles elle appartient.

    Et si les Français étaient réellement en quête d'identité ? Et si la colère de ces gens n'était rien d'autre qu'un besoin que leur propre culture soit reconnue ? La République n'a-t-elle pas passé deux siècles à passer au rouleau-compresseur les cultures locales, avec leurs « patois » et « folklore » ? C'est quoi, être berrichon, nordiste, champenois, beauceron, bourguignon, provençal au XXIè siècle ?

    Autre remarque : la carte de France du vote Sarkozy (en tous les cas, la partie « grand Ouest » dont je connais le mieux l'histoire locale) semble calquée sur la carte des mouvements contre-révolutionnaires. C'est encore plus frappant pour la région qui me concerne le plus, la Bretagne, où se dessinent très nettement en bleu les pays de Léon, Vannes, Vitré, Fougères, Redon, Dol, Châteaubriand, et le Marais Breton Vendéen.

    Tout cela pose beaucoup de questions…

    En tous les cas, trugarez bras deoc'h evit ho skridoù, dalc'hit da vont, ha bloavezh mat deoc'h ivez.

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  2. Tres juste… Pour ce qui concerne la « couleur » de la Bretagne, notons tout de meme que globalement, tout se joue entre la droite democrate-chretienne (UDF/MoDem)et la gauche social-democrate (PS, voire 2eme gauche genre UDB dans le passe)… A l'exception notable des « bonedou ruz » de Douarnenez et du Guilvinec! Pour ce qui est de la « quete d'identite », voir egalement ici-meme « Le retour de l'identite nationale ».

    A wech all, ha da'n traetour (Besson) he mallozh ruz!

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