L’Europe d’après le mur, l’Europe dans le mur

Au fil des commentaires que l’on a pu lire ou entendre à propos du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, une remarque récurrente : l’intégration des anciens pays-satellites de l’URSS serait a ce jour « la plus grande réussite » de l’Union Européenne. Ah bon. A cette aune, on en vient a se demander ce que serait dès lors son plus grand échec.

Entendons-nous bien : je fais partie de ceux dont la mémoire n’est pas altérée par une quelconque indulgence a l’égard des défunts régimes communistes. Je ne pus que me réjouir de la disparition de cette hideuse ceinture de béton qui, il est bon de le rappeler, fut construite parce que des ouvriers, des paysans, des travailleurs de toute sorte se carapataient par dizaines de milliers de ces pays où des partis avaient pris le pouvoir au nom des ouvriers, des paysans et des travailleurs. Ce mur, je l’ai vu de mes yeux à Berlin, en 1984, déchirant des rues, des quartiers, une ville, un pays et, au final, un continent. En ce temps-là, son inhumanité était d’autant plus désespérante qu’elle semblait immuable. Sa disparition, lointaine et définitive réplique des secousses enregistrées à Prague en 1968 et à Gdansk en 1980, fut un vrai moment de bonheur. Je fais partie de eux qui apprécient d’autant « Good bye Lénine » qu’il fut suivi de peu par « La vie des autres », le second remettant à l’heure des pendules quelque peu perturbées par le premier.
Il n’empêche que l’extension de l’UE aux pays situés derrière l’ancien « rideau de fer » se fit au détriment d’une accélération de l’intégration politique. Et ce, en conscience, car le débat fut vif, à Bruxelles et Strasbourg, entre les partisans de « l’approfondissement d’abord » et ceux de « l’élargissement d’abord ». Les seconds l’emportèrent sur les premiers, usant d’un chantage affectif redoutable, en substance: « si on n’intègre pas ces pays immédiatement, ils risquent de retourner à la dictature » ou « c’est bien le moins qu’on puisse faire, après toutes les années d’oppression qu’ils ont subies ». Comment pouvait-on ne pas approuver une telle générosité, d’autant qu’à Varsovie, Bratislava, Budapest ou Prague les intéressés trépignaient d’impatience? C’est en usant d’arguments politiques qu’on renonça, de facto, au politique. Mais les tenants de « l’élargissement d’abord », de ce côté-ci de l’ancien mur, n’avaient au fond que faire d’un quelconque projet à caractère historique – ce n’est certainement pas une coïncidence si les dirigeants Britanniques en faisaient partie. Leur projet, c’était ce que l’Europe est fondamentalement devenue: une vaste zone de libre-échange, où le dumping social et fiscal tient lieu de « facteur de développement ».

 

On se garda bien, en effet, d’injecter proportionnellement autant de fonds « structurels » qu’on le fit naguère en Grèce, en Irlande et au Portugal, et en parallèle on fixa des conditions libéralo-monétaristes drastiques aux candidats issus du monde ex-communiste: il ne restait à ces nations qu’à devenir « compétitives », c’est-à-dire renoncer, et pour longtemps, à une régulation sociale de l’économie de marché un tant soit peu conséquente. Et devenir des destinations idéales pour de juteuses délocalisations des industries « de l’ouest ».

 

C’est à ce projet que beaucoup de Français crurent dire « non » en 2005, torpillant paradoxalement la seule opportunité d’injecter « du politique » dans un ensemble voulu et géré par des marchands. La victoire « noniste » fit jubiler « Le Monde Diplomatique », les marchands firent semblant de s’en désoler. Le dogme de la « concurrence libre et non-faussée » était en effet bien plus sûrement « gravé dans le marbre » qu’auparavant, aucune structure politique supra-nationale potentiellement social-démocrate n’étant désormais en mesure d’émerger. Le Traité de Lisbonne, laborieusement devenu réalité ces derniers jours, n’est qu’un succédané au petit pied du défunt « traité constitutionnel ». On se dépécha cependant de désigner Barroso à la tête de la Commission avant son entrée en vigueur – les nouveaux droits accordés au Parlement risquant de coûter sa place au bon petit soldat Jose-Manuel.

 

L’entrée dans L’UE des anciens satellites soviétiques – et, en conséquence, leur transition vers des régimes démocratiques et des Etats de droit – est sans aucun doute un phénomène historique d’importance dont on peut, globalement, se réjouir.

 

Mais fichtre, qu’on cesse de nous parler « d’intégration »: il s’agit, au mieux, de juxtaposition. Lorsqu’on s’intègre, en général, c’est à quelque chose. Or, avant 2004, l’Europe politique était un ectoplasme en cours de matérialisation (on se souvient de la tragique impuissance de ce « machin » lors des guerres en ex-Yougoslavie): lorsque les trois pays Baltes, les quatre d’Europe centrale, Chypre, la Slovénie et Malte se joinrent aux quinze autres, dix nouvelles voix vinrent s’ajouter à la cacophonie ambiante. Après 2004, l’ectoplasme redevint songe. Et puisqu’avec l’échec du « traité constitutionnel » en 2005 on avait tiré un trait sur l’Europe politique, pourquoi se gêner? En 2006, on accueilla la Roumanie et la Bulgarie. Une fois encore on nous servit la rengaine du « destin historique » de ces nations « ayant vocation » à rejoindre le club. Ben voyons. On pouvait surtout remarquer que le salaire horaire des ouvriers Bulgares ou Roumains était encore plus bas que celui des Slovaques. Par ici, la bonne soupe.

 

Il était une fois un immense champ de blé divisé en 24 parcelles. Les paysans propriétaires des quinze parcelles de l’ouest de ce champ se réunissaient régulièrement pour partager leur matériel agricole, certains d’entre eux allaient même jusqu’à trouver cette parcellisation ridicule et rêvaient d’un champ unique. Ceux de l’est avaient à peine l’usufruit de leurs parcelles et vivaient sous la domination d’un grand seigneur encore plus à l’est. Ce dernier s’était assuré de leur soumission en érigeant une barrière infranchissable les séparant de leurs homologues de l’ouest. Un jour, l’héritier du seigneur de l’est se lassa de son propre pouvoir, et la barrière finit par céder. Les neuf paysans de l’est purent enfin participer aux réunions de l’ouest. Mais de champ unique, on ne parla guère plus, car les paysans de l’est avaient très envie de profiter de leurs parcelles individuelles: ils les vendirent en partie à ceux de l’ouest. Et aucune véritable décision ne sortit jamais plus de ces réunions.

 

J’aimerais qu’on me dise au nom de quoi la morale de cette histoire serait que les quinze paysans de l’ouest ont, par leur clairvoyance, réussi quelque chose. C’est pourtant ce qu’on voudrait nous faire avaler en énonçant comme une évidence que l’adhésion des ex-démocraties populaires est « la plus grande réussite » de l’Union Européenne.

 

Mais sur ce sujet – l’Europe – ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’on prend les citoyens pour des courges.

 

 

A bientôt

 

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