Le retour de l"identité nationale"

Il n’aura pas fallu bien longtemps aux vilains-persifleurs-jamais-contents pour remarquer que la dernière initiative d’Éric Besson – le « grand débat » sur l’identité nationale – sentait son électoralisme à plein nez. On a en effet bien vite remarqué que la date prévue pour la conclusion de cette série de causeries – fin janvier – tombait pile-poil avant le démarrage de la campagne UMP pour les régionales. « Oula, Éric, on t’entend venir avec tes sabots pleins de paille, vous voulez nous refaire le coup de la captation du vote FN« , a-t’on entendu ici et là. Un salopard de sociologue de gauche (pléonasme?) soulignait même lundi sur France Inter que la mobilisation des préfets et sous-préfets en vue d’engager la discussion sur le sujet avec les « forces vives de la nation » avait quelque chose de déplacé compte tenu, justement, des finalités politiciennes de l’exercice. Il n’y eut sans doute guère à gauche qu’un Laurent Joffrin, hier, dans Libération, pour dire chiche, parlons-en de l’identité nationale, justement, « il y a également du rouge sur le drapeau français ». Mais dans l’ensemble, dans l’opposition les grincements de dents dominent, sur l’air bien connu de « vous faites le jeu du FN » – comme lorsqu’on s’avise à droite d’agiter le thème de la sécurité. Bon.
Tout cela relèverait d’un jeu de rôles finalement assez convenu, n’était tout de même l’énormité de l’enjeu: l’IDENTITE NATIONALE, excusez du peu.

 

Relevons tout d’abord qu’un concept à l’interprétation duquel des Michelet, des Furet, des Leroy-Ladurie et bien d’autres ont consacré une bonne partie de leurs carrières d’historiens pourrait, en l’espèce, être circonvenu et résumé en trois mois de conciliabules. On connaît la posture volontariste que prend volontiers le Sarkozysme en action (« quand on veut, on peut ») mais là il faut reconnaître qu’il fait fort, l’ami Besson. « Moi, j’ai envie d’organiser un grand débat… » nous dit-il. Ah ben oui alors, si t’as envie vas-y, la frustration c’est très mauvais pour la santé. Et puis c’est une occasion unique de laisser une trace dans l’histoire de France, justement: « Éric Besson, politicien français du début du XXIème siècle, l’homme qui réussit à définir l’identité nationale de son pays en trois mois ». En trois mois, comme Numérobis pour l’édification d’un palais dans « Astérix et Cléopâtre« , mais sans l’aide d’aucune potion magique. Finalement, même si on retient l’hypothèse d’une gauche au coeur aigri selon laquelle « tout-ça c’est-rien-que-pour-les-régionales« , on ne peut que s’incliner devant le sens du défi qu’arbore cet homme de tempérament. Déjà, prendre le temps d’expulser les immigrés clandestins trois par trois alors qu’il ne lui reste que deux mois pour atteindre ses objectifs (encore plusieurs milliers à mettre dehors si mes calculs sont exacts), c’était déjà faire preuve d’un goût prononcé pour le risque, mais là, chapeau.
Ensuite, et plus sérieusement, il y a tout de même quelque chose de frappant dans cette histoire: la récurrence du thème de l' »identité nationale » dans le débat hexagonal. On m’objectera que ce sujet agite également d’autres pays en Europe et dans le monde. Oui mais voilà, il y a quelque chose de singulier dans le cas français: la France telle qu’elle existe aujourd’hui n’est ni le résultat du rapprochement de populations parlant une langue identique (comme l’Allemagne), ni un patchwork issu d’une association volontaire (comme la Suisse), ni la création de pays tiers (comme la Belgique ou la défunte Yougoslavie), encore moins la représentation sur la carte politique d’un groupe humain homogène sur le plan religieux et/ou linguistique (comme la Serbie ou la Finlande). La France d’aujourd’hui, c’est l’aboutissement d’un lent processus historique, processus dont l’essence est la construction d’un Etat. Cet Etat s’est bâti à coups de traités, de guerres, de révolutions et par le déploiement, au cours des siècles, d’instruments de pouvoir au fonctionnement de plus en plus centralisé, tout au moins jusqu’à la fin du XXème siècle. Cette construction, toutefois, et c’est un point essentiel, s’est opérée avec un « matériel humain » des plus disparates, notamment sur le plan linguistique: Alsaciens, Basques, Bretons, Corses, Occitans, etc… Singulièrement cette pluralité a, dans le cas français, été vécue comme un obstacle sur le chemin de la construction de l’Etat, notamment à partir du XIXème siècle. Dès lors il s’est agi d’éradiquer plus ou moins intégralement ces « particularismes », à tout le moins de n’en retenir que les aspérités folkloriques (les chapeaux ronds, les fromages odorants, la chistera…). Parallèlement s’est imposée la nécessité de bâtir un récit historique permettant de consolider un « sentiment national » que l’unité linguistique imposée (« Défense de cracher par terre et de parler Breton », pouvait-on lire il y a encore cent ans dans les lieux publics au delà de Laval) ne pouvait suffire à garantir: on rêva d’une continuité historique de Vercingétorix à De Gaulle, on s’inventa des frontières « naturelles » (le Rhin, les Pyrénées etc..), bref on créa de la nécessité là où bien souvent il n’y avait que du hasard. Or cette « pluralité originelle » a survécu, et c’est tant mieux, et les nombreuses vagues d’immigration, d’Europe et d’ailleurs, ainsi que les diverses implications de la mondialisation ont rendu la belle légende historico-géographique parfaitement obsolète. Reste ce qu’on peut appeler une « culture » au sens large, incluant des modes opératoires politiques et sociaux, que le temps a fini par rendre singulière et, à certains égards, homogène.
Face à cet objet historique (cette « culture ») complexe, il y a quelque chose de pathétique dans la persistance d’une « quête identitaire » dont l' »envie » d’Éric Besson n’est que le dernier avatar. De pathétique car l’entreprise est vaine si, comme on peut le soupçonner, on entend se comparer aux Finlandais ou aux Serbes. De pathétique, mais pas seulement: lorsque d’une « communauté de destins » que l’Histoire constate on veut déduire une « identité », c’est-à-dire une « essence », on est fatalement amené à prendre des libertés avec l’Histoire, justement. Car on ne saurait faire l’économie, ce faisant, de la construction d’un nouveau « récit national »: un « nos-ancêtres-les-Gaulois » post-moderne.

 

 

Alors bien sûr, cette initiative de ce Talleyrand-du-pauvre qu’est Éric Besson n’est rien d’autre qu’un nouveau coup de pub où le ridicule le dispute à l’aspect « grosse ficelle ». Mais elle souligne, au passage, le désarroi hargneux d’une classe politique (pas uniquement de droite) face à une société qui, désormais, refuse de se laisser raconter des carabistouilles au nom d’une chimérique « identité nationale ».

 

 

Ciao, belli

 

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