Bayrou et les sondages: posture, impostures

Lorsque la météo n’est pas au beau fixe, le mieux, pour garder le moral, c’est encore de s’en prendre au baromètre. Micro-événement d’une campagne électorale elle-même minuscule: François Bayrou vient de tonner contre la publication des résultats d’un sondage TNS le donnant dépassé par la liste Europe-Ecologie de Cohn-Bendit (11% des intentions de vote contre 13.5%).
« Manipulation », nous dit-il. Il prévient: si les résultats réels montraient dimanche que c' »était une vaste entreprise pour essayer de créer un courant, ou, en tout cas, des mouvements d’opinion qui n’existent pas en réalité (…) je dirai tout ce que je sais des sondages et des manipulations. Et je dirai qui et je dirai comment ». Bigre. Bouquet final: « s’il y a au pouvoir, ou proche du pouvoir, des gens qui sont les grands organisateurs de tout cela, alors, il va falloir que l’on regarde de près et que la démocratie se défende ». En résumé: faut voir à voir, on verra bien ce qu’on verra, mais pour moi c’est tout vu, et vous allez voir ce que vous allez voir.
Je ne sais pas ce que François Bayrou sait des sondages, mais je pratique la recherche marketing depuis vingt ans et des poussières: j’ai quelques bonnes raisons de prétendre en savoir au moins autant que lui en la matière.
Première réalité: les résultats ne peuvent être interprétés qu’en fonction d’une marge d’erreur. Dans le cas qui nous intéresse (13.5 % Vs 11%), en posant les hypothèses d’une abstention déclarée de 50% et d’un échantillon de 1000 personnes comme c’est l’usage, le chiffre de 11% est « vrai » dans une « fourchette » de 2,8 points. Ce qui signifie qu’il n’est pas statistiquement prouvé, sous ces hypothèses, que Bayrou soit devancé par Cohn-Bendit. Mais TNS donnait probablement un résultat sensiblement inverse lors de sa vague précédente, dès lors on a une histoire à raconter – Bendit monte et Bayrou coule – et bien évidemment on s’empresse d’en faire un événement. On comprend que cette « histoire » déplaise à Bayrou, mais on remarquera qu’elle n’est pas plus fausse que celle qui naguère le plaçait en troisième position.
Deuxième réalité: les chiffres publiés ne sont pas des résultats bruts, mais redressés (lire également ici-même, il y a deux ans). Premier type de redressement, l’alignement du réel sur le théorique: par exemple, d’après les recensements INSEE, sur 1000 personnes on devrait interroger 18 femmes de plus de 40 ans vivant en zone rurale (chiffre imaginaire). Pas de bol, on n’a pu en interviewer que 12. Qu’à cela ne tienne, on multiplie les réponses de ces braves dames par 1,5 et le compte y est: on remplace le boulot qu’on a fait par du boulot qu’on aurait dû faire. Second type de redressement, largement plus contestable: on compare les réponses des interviewés à des questions sur leur comportement électoral passé (« Pour qui avez-vous voté aux dernières Présidentielles/Européennes…? ») aux résultats réels. Constatant que ce souvenir ne correspond pas à la réalité (comme c’est étonnant) on en déduit, de vague d’enquête en vague d’enquête, des coefficients multiplicateurs, à la hausse ou à la baisse, visant à compenser les sur- ou sous-déclarations. Chez BVA, CSA, IFOP, IPSOS, TNS, chaque équipe de statisticiens a ses petites recettes jalousement gardées pour « corriger scientifiquement » les intentions de vote. Là, évidemment, on peut à tout le moins soupçonner des accumulations de bidouilles aussi complexes que purement théoriques.
Troisième réalité: les sociétés d’étude de marché sont des entreprises comme les autres, leur finalité est le profit. Or il se trouve que les sondages politiques ne sont absolument pas rémunérateurs (compter quelques milliers d’Euros pour insérer une question dans une enquête). Leur mise en oeuvre par les instituts d’étude procède d’une stratégie de communication – notoriété, image – auprès de leurs vrais clients (les entreprises) et auprès du grand public, pour faciliter leurs futures enquêtes: une danseuse, en quelque sorte. Dès lors, les possibilités de « pression » du personnel politique sur les instituts de sondages sont très virtuelles. Et puis prenons un exemple concret: que peut bien attendre une Laurence Parisot, patronne de l’IFOP, d’un Nicolas Sarkozy? Rien, elle a déjà tout obtenu comme leader du MEDEF. Et quand bien même: pourrait-on imaginer un instant qu’elle « recommande » à ses statisticiens tel ou tel résultat sans que cela finisse par se savoir?
Quatrième réalité: abstraction faite des « redressements » opérés par les Docteur Folamour du questionnaire, les sondages reflètent-ils vraiment l’opinion? J’ai tendance à croire que non. On demande aux sondés d’exprimer une « intention de vote » sous la forme d’un choix exclusif: Bayrou ou Cohn-Bendit, fromage ou dessert. Or la réalité, en ces temps de « dépolitisation« , c’est que jusqu’au moment de mettre un bulletin dans l’urne, la plupart des électeurs ne sont pas en mesure d’exprimer un choix définitif (« Bayrou sinon rien ») mais un choix relatif. C’est cette hiérarchie des préférences que l’on devrait mesurer, non une « intention de vote » pour untel à l’exclusion de tout autre, promesse qui n’engage que le sondeur. Dès lors les résultats seraient toujours exprimés en termes de classement – mais ce classement serait la moyenne des préférences exprimées par les individus, non la comparaison de pourcentages de « choix ». Évidemment, un tel changement de méthode générerait des résultats qui bousculeraient le ronron de tous les Pierre Giacometti de France et de Navarre, et surtout des coûts qu’aucun institut ne serait prêt à prendre en charge compte tenu de la faible solvabilité du marché (politiques, médias). Last but not least: on ne mesurerait plus d' »intentions », dès lors s’évanouirait la prétention implicite de ces enquêtes à « prévoir » les résultats, quoi qu’on en dise explicitement (« ce n’est-qu’un-reflet-de-l’opinion-à-un-instant-t-et-gna-gna-gna« ) et, partant, une aura un peu mystérieuse, aux allures scientifiques, propre à faire vendre du papier.
Cela étant posé, les sondages politiques constituent-ils une manipulation de l’opinion? Oui, au sens le plus strict – des « redressements » donnant des chiffres qui, statistiquement, sont loin de refléter les hiérarchies réelles, en tout cas pour les « petites » offres politiques – et encore oui, au sens le plus large, dans la mesure où cette activité participe du bruit médiatique qu’on désigne sous le nom de « campagne électorale ».
Et alors? Pour le prix que les médias et les politiques sont prêts à payer pour de telles informations – quasiment rien – il ne faut pas s’attendre à ce que les instituts bousculent des dizaines d’années de routine méthodologique. Dès lors à l’imposture que constitue la prétention de quelques chiffres à refléter l' »opinion » répond celle de politiques qui leur accordent ou non publiquement du crédit en fonction de leurs intérêts du moment. Celui de François Bayrou, à ce jour, est de jouer les Savonarole en butte aux « puissants ». Il ne s’agit de rien d’autre que d’une posture et, en définitive, d’un autre genre de manipulation de l’opinion.
A bientôt

2 réflexions sur “Bayrou et les sondages: posture, impostures

  1. Les sondages, outil indispensable de la démocratie? Je ne sais pas. Je me suis toujours interrogée sur les effets pervers de ces sondages d'avant élections, persuadée que cela peut faire basculer les indécis, qui comme chacun sait sont ceux sur lesquels les politiques agissent pour emporter une élection. De nombreux débats ont agité le microcosme politique après le 21 avril 2002, et la question reste posée de leur validité, à mon sens. Soit parce que cela aide certains à pratiquer un vote extrémiste, soit cela encourage les comportements 'moutons de panurge', où l'on vote pour celui qui a le plus de popularité…donc on n'est plus dans une démocratie, mais dans une médiacratie (mediocratie?).
    Quant à Bayrou, il vient de s'illustrer (brillamment? Euh…), dans un débat l'opposant à Cohn Bendit, qu'il a attaqué, petitement, sur des sujets hors de propos, et du débat électoral. Je ne peux que rapporter cette phrase de Dany le Rouge 'eh bien mon pote, je te dis, jamais tu seras président de la République, parce que t’es trop minable !'.

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  2. … magouille quand tu nous tiens… Finalement c'est du non événement sur des chiffres qui de toute façon ne reflètent pas la réalité qu'ils sont censés traduire… On est aidés avec tout ça !!! Ca permet quand même de relativiser tout ce qui peut être asséner ces derniers jours, merci pour cet éclairage !
    Par contre, pour ce qui concerne la remarque de Cohn Bendit, je crains malheureusmeent que la petitesse de Bayrou ne le rende , dans le contexte actuel, finalement très présidentiable…

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