Benoît XVI: la déclaration qui tue

Il y a un peu plus de trente ans, le duo Font & Val chantait une jolie chanson, qui commençait comme ça :
En ce bas monde une chose est sûre
C’est une solide vérité
C’est que les choses de la nature
Ont toutes leur utilité

 

S’ensuivait une énumération de ce à quoi pouvaient bien servir des éléments de la nature divers et variés (« les cheveux, qui servent à caresser le vent », « l’herbe des champs, pour se coucher quand on est deux », « la mer et l’ouragan pour faire se gonfler notre sang, pour sculpter les cinq continents… et pour saler tous les harengs » etc..). La chanson se concluait, un peu abruptement, comme ceci:
Dans tout cela il y a un hic
Un fier défi à la logique
J’ai beaucoup cherché, mais en vain :
Les couilles du pape ne servent à rien
Au vu de l’actualité pontificale de ces derniers jours, on est en droit de prolonger cette réflexion philosophique, et de se demander à quoi peut bien servir le fait que le pape soit doué de la parole. Benoît XVI vient en effet de faire a priori un étrange usage de cette faculté : dans l’avion qui l’amenait au Cameroun, le pape a déclaré que l’utilisation du préservatif favorisait la diffusion du SIDA. Cette déclaration a déclenché une tempête de réactions à travers le monde, toutes plus critiques les unes que les autres.
On peut parfois le regretter, mais l’ignorance et la bêtise ne sont pas des crimes, le pape a parfaitement le droit d’être un imbécile. Oui mais voilà : d’une part ce n’en est pas un, d’autre part c’est le pape, justement, sa voix « porte », comme on dit. Pour un milliard et demi d’êtres humains, c’est le chef suprême de l’institution religieuse à laquelle ils se sont ralliés, de surcroît, selon le dogme de cette même institution, il est doué d’infaillibilité : en théorie, tout bon catholique est supposé croire sur parole ce que dit le pape. En l’occurrence, il va falloir au catholique moyen un gosier d’hippopotame pour avaler une telle couleuvre.
Alors qu’a-t-il bien pu se passer dans cette petite tête de pape? Tout d’abord, n’en doutons pas : comme toute personne normalement informée, Joseph Ratzinger est certainement parfaitement convaincu, en son âme et conscience, que le préservatif protège du VIH. Par ailleurs il sait que ledit virus tue les êtres humains par millions, déstructurant des sociétés déjà fragiles, anéantissant tout espoir d’amélioration des conditions de vie dans une vaste partie du monde, singulièrement en Afrique. Le problème de Joseph et de ses prédécesseurs, c’est que le préservatif est synonyme d’une sexualité dont la finalité n’est pas la reproduction de l’espèce, mais le plaisir. Autant dire que c’est inacceptable. Alors, dans la petite tête du pape, se développe le raisonnement suivant:
  1. Le préservatif, comme tout moyen contraceptif, rend possible une sexualité sans autre conséquence que la satisfaction des partenaires
  2. La luxure est un péché auquel très peu d’êtres humains résistent (« la chair est faible » etc.…)
  3. Le préservatif encourage donc une sexualité débridée, habitude dont il est difficile de se défaire
  4. Une fois l’habitude prise, qui peut garantir que l’usage du préservatif sera systématique, en admettant qu’il soit disponible partout (surtout en Afrique sub-saharienne, où il est déjà très difficile de trouver un Mac Donald’s, alors une pharmacie…), hein, je vous le demande ?
  5. Or pratiquer des rapports multiples et répétés sans préservatifs, c’est accroître le risque de contracter et de transmettre le VIH

    L’existence du préservatif favorise donc la diffusion du SIDA, CQFD.

Evidemment, ce syllogisme rappelle un peu le paradoxe de l’emmenthal (et non du gruyère, tous les Suisses vous le diront) : plus il y a d’emmenthal, plus il y a de trous, or plus il y a de trous, moins il y a d’emmenthal, donc plus il y a d’emmenthal, moins il y a d’emmenthal. Sans parler de l’aberration qui consiste à croire que le préservatif serait la cause du désir.
Mais l’essentiel, lorsqu’on s’appelle Joseph Ratzinger, c’est, sur la question de la sexualité, de ne pas changer la position de l’Eglise d’un iota. Quitte à passer pour un con, au premier abord. Car si, comme le chantaient Font & Val, les testicules dont est affublé le pape constituent certainement un accessoire inutile, sa faculté de parole a un rôle bien particulier : exprimer et renforcer les certitudes multiséculaires de l’église catholique, a fortiori dans un contexte où elle est sérieusement concurrencée par d’autres formes de foi (évangélisme, islam) de par le monde, notamment en Afrique.

Là où ça coince, évidemment, c’est que ladite église, en tant qu’institution, s’affirme volontiers comme une entreprise humanitaire – et ce n’est pas une affirmation en l’air si on en juge par les innombrables ONG ou œuvres de bienfaisance animées par des prêtres ou des religieuses.
Or, nonobstant le raisonnement décrit plus haut, il est évident que bannir l’usage du préservatif c’est à coup sûr condamner des gens à mort, par millions. Dès lors transparait l’absolue perversion mentale à laquelle peut conduire le dogmatisme chrétien, dogmatisme dont la pensée papale est une parfaite illustration : lorsqu’on affirme vouloir « préserver la vie » (voir le débat sur l’avortement) c’est une vie abstraite dont on parle, une vie dont est a priori exclue toute forme de plaisir autre que la joie extatique de l’illuminé – comme Thérèse d’Avila, celle qui rit quand on l’apaise – une vie désincarnée. A cet égard, l’initiative de cet évêque Brésilien, excommuniant une gamine de neuf ans sous prétexte qu’elle a avorté du produit d’un viol qu’elle a subi, est dans la droite ligne de cette conception de « la vie ». D’ailleurs, que peut bien connaître un Joseph Ratzinger de la vie d’un être humain normal ? A-t-il lui-même fait l’expérience du plaisir – hormis lors de son insouciante adolescence au sein de la « Hitlerjugend » (youkaïdi, youkaïda, heili, heilo, heila) ? Ce qui compte, ce n’est pas tant de sauver des vies concrètes, c’est de préserver une idée de la vie – c’est, en définitive, de sauver des âmes. C’est pourquoi la déclaration du pape est parfaitement logique. En parler comme d’une « une erreur de communication », c’est non seulement faire un contresens absolu, mais c’est aussi se rendre complice d’une publicité mensongère, visant à nous faire prendre des vessies dogmatiques pour des lanternes philanthropes.

Alors je suis désolé pour les millions de catholiques sincèrement humanistes que Benoît XVI horripile mais, toutes proportions gardées, leur situation me rappelle furieusement celle des communistes que le stalinisme révulsait : ils n’eurent d’autre choix que de la fermer ou de changer de crémerie. D’autant qu’a priori, il est au moins aussi difficile de changer de pape de nos jours que de Secrétaire Général du Parti à la grande époque de l’URSS.

Quant aux Africains, on ne peut que leur souhaiter de rester sourds aux admonestations du vieil obsédé du Vatican. Voir Venise et mourir, disait-on. On peut ajouter : écouter Rome, et crever comme un chien.

Ciao, belli.

4 réflexions sur “Benoît XVI: la déclaration qui tue

  1. Mais non il est pas con Benoît, c’est une stratégie d’OCCUPATION DES MÉDIAS – voyons! Appliquant les vieilles marketing consistant à développer sa notoriété, il s’est d’abord mis à dos les juifs, puis les homosexuels, et a irrité les Catholiques qui avaient pour valeurs l’humanisme et la tolérance. Maintenant il a décidé, ni plus ni moins, de se mettre à dos tous les autres, tous ceux qui avaient un peu de bon sens. Le Monde annonce que 55% des Catholiques français ont une mauvaise opinion du pape – 45% de satisfaits, à mon avis, c’est bien cher payé. Par contre, le Benoît, il est en une de toute la presse. C’est la seule raison logique!Ou alors, et plus sérieusement, s’inspirant des bons résultats des Imams et autres Ayatollahs ultra-orthodoxes, et peut-être même pour contre-carrer leurs avancées, il développe une stratégie similaire, tolérance zéro, pour conquérir encore plus les populations du Tiers-Monde. C’est p’t’être ça, l’explication…et la raison pour laquelle il a été élu. Délaissant les marchés en déclin, il s’intéresse à ceux qui sont les plus dynamiques, et qui ne nécessitent pas de pratiquer une remise en cause fondamentale de la religion. Il cherche à séduire des populations jeunes, qui pourraient être tentées de rejoindre l’Islam, par exemple, en leur proposant un modèle tout aussi rigide que celui développé par les Orthodoxes islamiques. Tout en faisant parler de lui avec des déclarations chocs, qui lui assurent sa promo plus sûrement qu’aucune opération de relations publiques.

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  2. Ca se passe en Pologne, pendant la 2de Guerre Mondiale.Un soldat SS course un jeune polonais pour le bute et parvient à le coincer dans une impasse. Alors retentit la Voix Divine qui lui dit « NOOOOON, NE TUUUUUE PAAAAS CE JEUNE HOMME IL DOIT DEVENIR PAPE ! ». Le soldat SS dit « Ben et moi, alors ? » et la Voix répond : « TOI AUSSI ! »

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  3. Nikita: D’autant plus d’accord avec toi que je m’étais fait la même réflexion il y a deux ans, ici-même (« Vatican, la ligne dure », 31 Mars 2007)!Anonyme: j’adore, même si c’est un coup bas, mais c’est tout ce qu’il mérite, ce vieux machin…

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  4. Dingue! je me sens moins seule alors…d’autant que je n’avais pas lu ton post, car à l’époque je ne faisais pas encore partie de tes ouailles (pardon, tes lecteurs 😉 mais tu dis beaucoup mieux que moi ce que j’ai résumé en quelques lignes. Ce qui m’a orientée dans cette direction, c’est « l’affaire » Williamson – négationniste donc antisémite, antisémite donc ami des Arabes, si tu vois un peu le raisonnement ultra-simpliste…qui correspond hélas à une certaine vision du monde actuel – dans les médias notamment…mais je m’égare, là.A+

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