Impartialité positive

Envie à cette heure d’opérer un léger flash-back: lors de la visite du pape à Paris, l’opposition et une bonne partie de la presse attendaient Sarkozy au tournant. Après le surréaliste discours de Latran, le président-aux-six-cerveaux allait-il en remettre une louche bien épaisse sur les bienfaits de la religion en général et de la foi catholique en particulier? Bien que rédigé, comme celui de Latran, par Emmanuelle Mignon, sa bigote « plume » en ce genre de circonstance, le discours fut perçu par tous comme assez modéré: Sarkozy, tel Jésus, est resté dans les clous.
Quoique: de nouveau été mis en avant le concept de « laïcité positive ». Quoi donc? On connaît la « positive attitude » du très regretté Raffarin, le néologisme benêt « positiver« , usé jusqu’à la corde par les Conseils en Management, et bien sûr la « discrimination positive », traduction approximative de l’affirmative action. Mais bon, la « laïcité positive », ça c’est nouveau, ça vient de sortir, avant le règne Sarkozyen il ne serait venu à l’idée de personne d’accoler un tel adjectif au mot « laïcité ».
D’emblée, une idée vient à l’esprit: si on éprouve le besoin d’ajouter « positive », c’est quon pense que par défaut la laïcité est quelque chose de mauvais, comme la discrimination. Pourtant l’idée de laïcité est un des fondements de la République, depuis 103 ans très exactement, depuis qu’un gouvernement radical-socialiste décida de faire voter la fameuse loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat . Après avoir combattu cette loi toutes griffes dehors, l’Eglise catholique a fini par se résigner, par lassitude d’un combat visiblement perdu d’avance, à n’être officiellement considérée que comme une option parmi d’autres sur le « marché » encombré des croyances. De fait, en ce début de vingt-et-unième siècle, et si l’on met à part les enjeux que peut éventuellement soulever l’ancrage de l’islam de ce côté-ci de la méditerranée, la laïcité « à la française » est un principe largement rassembleur, droite et gauche, athées et croyants. Pourquoi dès lors, en en imaginant une version qui serait « positive », suggérer que ce principe pourrait avoir quelque chose de néfaste?
Il y a que la laïcité, dans sa version hexagonale, c’est l’affirmation d’une idée simple: la croyance ou l’incroyance relèvent de la liberté individuelle, et en matière de conscience l’Etat se doit d’être impartial. Impartial, ça veut dire qu’aux yeux de l’Etat aucune religion ne saurait être privilégiée.
Sur le papier c’est net, sans bavure. En pratique, ça se complique, car ce principe n’est pas sensé s’appliquer sur la lune mais en France, partie du monde historiquement marquée par le catholicisme. Dès lors l’affirmation du principe de laïcité ne va pas de soi, tant l’histoire, la géographie, la culture sont marqués par cet atavisme: la tentation est permanente pour les représentants de l’Etat, pour les élus, de jouer avec les religions à la « Ferme des animaux » d’Orwell – toutes égales, mais certaines plus que d’autres. Les entorses à ce principe d’impartialité sont monnaie courante. Par exemple: combien d’argent public – ne serait-ce qu’en présence policière – dépensé pour la visite du pape à Lourdes? Au nom de quoi la République finance t-elle en partie un événement comme le cent-cinquantenaire des « apparitions de la vierge », qu’un athée comme votre serviteur considère comme une manifestation collective de superstition, et dont par ailleurs les protestants, les juifs, les musulmans, les bouddhistes se tamponnent allègrement le coquillard? L’impartialité de l’Etat ou des collectivités locales en matière de religion n’est pas un fait acquis: la défendre est un combat sans cesse renouvelé.
La laïcité comme signe de l’impartialité de l’Etat, c’est là que le bât blesse pour Sarkozy. De la réforme de l’audiovisuel taillée sur mesure pour remplir le tiroir-caisse de l’ami Bouygues à l’ouverture, ce jour, des « Etats généraux de la Presse », avec en ligne d’horizon la possibilité pour les amis Lagardère, Dassault, Arnault et Bouygues, encore lui, de contrôler quelques médias de plus, en passant par la mutation de ce préfet de police corse n’ayant pas assez protégé l’ami Clavier, les exemples s’accumulent d’une instrumentalisation de l’appareil d’Etat en faveur d’intérêts particuliers. Il est vrai qu’en la matière, les exemples abondent du côté des prédécesseurs de Sarkozy. Quelque chose de nouveau sous le soleil, cependant: tandis que les Giscard, Mitterrand, Chirac faisaient tout pour cacher leurs dérapages, Sarkozy, sur le mode « moi, je ne suis pas hypocrite », semble ne rien vouloir cacher de cette partialité: « Oui, Martin Bouygues est mon ami, et alors? ». Non non, rien, Nicolas, tout va bien, t’inquiète pas.

 

En matière de religion, on a cru comprendre trois choses de l’animal au travers de ses différentes déclarations: 1. C’est un catholique – pas très zélé, mais quand même – ce qui est son droit le plus strict; 2. Il considère la foi comme un dérivatif utile à la misère du monde, ce qui est plus contestable; 3. Il revendique l »identité chrétienne » de la France, ce qui pour le Président d’une République laïque est totalement inacceptable. Pourquoi? Parce que s’il fallait parler d’une « identité » historique, il faudrait prendre en compte le passé lointain – les paganismes celte et germanique, la Grèce et la Rome antiques – et le passé récent – les Lumières. C’est ça, la laïcité « normale », on comprend que ça le gène, de même que le gènent toutes ces règles qui empêchent ses amis de se goinfrer davantage. Du coup ce principe de laïcité mérite d’être retoqué, pour le confort intellectuel du Prince: va pour la « laïcité positive », principe selon lequel les idées, les propositions marquées par la foi seront a priori bonnes à prendre, quand on ne les suscitera pas. Principe selon lequel est également jetée à la poubelle l‘impartialité: allons, soyons sérieux, comment voulez-vous être impartial quand vous comprenez à quel point vous êtes « historiquement chrétien »?

Benoît XVI, qui n’est pas la moitié d’un con, a beaucoup aimé le concept de « laïcité positive ». En pleine reconstruction de la bonne vieille Eglise catholique droite dans ses bottes aux semelles cloutées, c’est un bonheur inespéré, autant dire un miracle, ce virage à 180 degrés au sommet de l’exécutif français. De quoi alimenter de belles analyses Kantiennes sur l’unité de la Raison et de la Foi.

Quant à l’impartialité de l’Etat d’une façon générale , au train où vont les choses il ne serait guère étonnant qu’on se mette à parler bientôt « d’impartialité positive »: impartial, oui, mais les copains d’abord.

Ciao, belli.

3 réflexions sur “Impartialité positive

  1. L’idée sous-jacente à mon avis, c’est que Sarkozy aura besoin du pape lorsqu’il se fera sacrer empereur. Laicité positive d’un côté donc prééminence de l’Eglise catholique et romaine, création du Conseil du Culte Musulman de l’autre ; j’ai quand même du mal à accorder ces faits syncrétiques, à supposer qu’ils fassent partie d’un même grand projet. Et puis il y a le souvenir des enfants juifs, l’idée véhiculée que les sectes ne sont pas dangereuses et j’ai dû manquer d’autres épisodes.Peut-être qu’au final, la laicité positive, c’est la promotion de la croyance en tout ce qu’on veut et par voie de conséquence la mise à l’écart des athées, agnostiques, libres-penseurs et sceptiques de tout poil. Ce qui nous rapprocherait d’une société à l’américaine, si on évolue en plus de l’idée d’intégration vers celle de communautés. C’est peut-être ça le plan.

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