11 Septembre, la rumeur vagabonde

L’un des trucs qui m’ont frappés, lorsque j’ai eu l’insigne honneur de voir mon « post » à propos de l’Afghanistan publié sur Rue89 le mois dernier c’est, au delà de leur agressivité, la teneur de certains commentaires: des espaces infinis de la Toile ont surgi des références explicites – glissées sur un ton genre « de-toute-façon-on-sait-bien-que » – à la thèse de Thierry Meyssan selon laquelle aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone il y a sept ans. Théorie que Jean-Marie Bigard, ami de qui-vous-savez et grand baiseur d’anneau papal, a reprise le 5 septembre sur Europe 1. Devant les réactions, le subtil penseur a « demandé pardon à tout le monde » dès le 9, ouf nous voilà rassurés, c’est pas un mauvais bougre, en fait. Et pour reprendre une réplique de cinéma cultissime: « c’est pas pour dire du mal mais effectivement, il est gentil ».

En ces jours commémoratifs ont par ailleurs été diffusés les résultats de sondages selon lesquels des fractions significatives de l’opinion(dont l’importance varie selon les pays) sont convaincues que les attaques du 11 Septembre sont le résultat d’un complot du gouvernement américain.
Il faut se faire une raison: de la même manière qu’à la mondialisation répond le phénomène de repli identitaire, à une certaine uniformisation des contenus médiatiques (regroupement capitalistique des « contenants », Internet, réduction du nombre d’agences de presse… et fainéantise de certains journalistes) répond l’émergence – et surtout la diffusion massive, via la Toile – de théories diverses, qui ont en commun de prendre le contre-pied de « l’information officielle ». Pierre Lagrange, un sociologue, soulignait aujourd’hui sur Libération.fr, un peu provocateur, que ce phénomène posait finalement la question très philosophique de ce que peut bien être « la réalité » et qu’il était inutile, voire contre-productif, de pousser de grands cris d’indignation face à la moindre Bigarderie conspirationniste.

Enfonçons vigoureusement une porte ouverte: Internet est au phénomène multi-millénaire de la rumeur ce que l’avion à réaction est au voyage – un gain de temps. Le premier imbécile venu peut écrire ce qu’il veut sur un blog: pour peu que son propos ait un air de vraisemblance, il y a une probabilité non-négligeable qu’il se diffuse largement. Par exemple, je peux très bien faire ici-même un long article expliquant que François Bayrou se trouve vraiment à égale distance de la droite et de la gauche. Si mon papier est bien tourné, il se peut qu’il y ait des gens pour le croire et en parler autour d’eux: avec un peu de chance, le nombre de gens convaincus, contre toute évidence, que le centrisme existe, peut croître de façon exponentielle en quelques jours voire quelques heures. En d’autres temps, la croyance en la résurrection du Christ a mis plusieurs siècles à s’installer significativement dans les esprits: c’est ça, le progrès.

La vigueur de l’idée selon laquelle les attaques du 11 Septembre sont le résultat d’un complot de la CIA ou de je ne sais quoi m’amènent à faire deux remarques:

    • Si on peut contester la notion de « pensée unique » dans bien des domaines (y compris économique où, somme toute et c’est tant mieux, le néo-libéralisme est loin de n’avoir que des défenseurs dans les « grands médias »), on ne peut nier que, du fait d’une forme d’uniformisation évoquée plus haut, la diffusion de l’information peut parfois prendre sous nos contrées l’apparence d’une « vérité officielle » qui viendrait masquer la vérité tout court: on en a déjà parlé ici, il y a quelque chose de moutonnier dans le spectacle médiatique. La répétition jusqu’à l’écoeurement de commentaires quasi-interchangeables sur des faits couverts simultanément par l’ensemble des médias engendre un phénomène de saturation: Jean-Noël Kapferer expliqua naguère que la rumeur était une « réaction de défense du corps social »: nul doute que la simultanéité de l’émotion/du bruit médiatique autour des attaques du 11 Septembre, suivie de l’alignement de beaucoup de commentateurs sur la « ligne Colombani » (l’éditorialiste du « Monde » titrait « Nous sommes tous des Américains » le 12 Septembre 2001) a déclenché, de facto, un phénomène de rejet chez certains… et a créé des opportunités pour l’émergence d’une « pensée dissidente »

 

  • Diffuser une « théorie du complot » n’est jamais innocent ni désintéressé: dans le cas du 11 Septembre, elle renvoie à une vision du monde où il est rigoureusement impossible que les autorités américaines puissent se laisser surprendre par quoi que ce soit. Sinon, c’est la preuve que la puissance américaine n’en est pas vraiment une, dès lors l’injonction de systématiquement « lutter » contre ses représentations économiques, culturelles, politiques voire militaires perd de sa pertinence: c’est tout un pan d’une « culture contestataire » – et la raison d’être de ses porte-parole – qui s’effondre. Ironiquement, on peut noter que cette impossibilité de penser une « impuissance américaine » est partagée par les pires faucons, néo-cons et vrais cons de l’administration Bush.

 

A partir de là, on peut dire que le succès de la vision conspirationniste des événements du 11 Septembre est la conjonction de deux phénomènes: la sur-médiatisation de l’événement et l’unanimité apparente sur son interprétation d’une part, la persistance d’une croyance en la nécessité de l’existence de forces « supérieures » d’autre part. Cette vision vient heurter frontalement la pensée légitimant les initiatives désastreuses de l’administration Bush après les attentats.. et lui répond comme en écho: Bush a réussi à convaincre une majorité de son opinion publique que Saddam Hussein représentait une menace pour la sécurité américaine, et pour cela des « preuves » fabriquées de toute pièce lui ont suffi car Saddam, pour une cervelle de moineau, avait le profil d’un salopard absolu. Similairement, les adeptes de « l’effroyable imposture » accumulent des « preuves » dont l’authenticité et l’utilité sont finalement secondaires car Bush ou ses conseillers, pour des analystes au petit pied, ont le profil de comploteurs. A cet égard, si on ne considère que les extrêmes, c’est bien à l’affrontement de deux formes de paranoïa qu’on assiste. Notons, comme le faisait remarquer aujourd’hui Pierre Lagrange dans « Libé », que celle de Bush s’avère dans les faits plus meurtrière… mais ça ne rend pas l’autre paranoïa plus légitime.

Si on m’avait dit qu’un jour Jean-Marie Bigard me ferait réfléchir…

Allez, salut.

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