Héritages à liquider?

En ce mois de Mai 2008, on commémore à tout va: les 60 ans de la création de l’état d’Israël, les 40 ans de Mai 68.
Souvenez-vous: Nicolas Sarkozy exprima, durant la campagne présidentielle, sa volonté de « liquider l »héritage de Mai 68″. Nul ne saurait dire, a priori, quelle était l’échéance prévue pour la réalisation de cette partie de son programme. Quoiqu’il en soit si c’était pour ce mois-ci, c’est raté: déluge d’éditoriaux, de numéros spéciaux, de bouquins, d’émissions de tout format, difficile d’échapper à la célébration multi-médiatique du quarantième anniversaire de ces événements. Peut-être en Juin, la liquidation, alors? Ou alors en Janvier prochain, pour le quarantième anniversaire de 69, l’année érotique? Ou bien peut-être en Mars 2011, pour prendre tout le monde par surprise, comme avec la réintégration du commandement intégré de l’OTAN? On verra bien, en tout cas a priori le dossier « Finissons-en avec Mai 68″, à l’instar de celui du « pouvoir d’achat » ou de la « France de propriétaires », va rejoindre le tiroir étiqueté « Foutez-moi la paix, j’ai encore quatre ans ».
Qu’a-t’il donc de si terrible, au fait, cet héritage? D’une part Mai 68 aurait « liquidé (décidément) l’école de Jules Ferry, qui était une école de l’excellence, du mérite, du respect, une école du civisme ». Bigre. Par ailleurs « l’héritage de Mai 68 a introduit le cynisme dans la société et dans la politique. Voyez comment le culte de l’argent-roi, du profit à court terme, comment les dérives du capitalisme financier ont été portés par les valeurs de Mai 68. Puisqu’il n’y a plus de règles, plus de morale, plus de respect, plus d’autorité, puisque tout se vaut, alors tout est permis ».
Passons sur le fait qu’à partir des années 60 le taux de scolarisation explose en France: en 1968, l’école de Jules Ferry est à peu près autant d’actualité que la doctrine militaire du maréchal Foch. Mais attribuer à Mai 68 les dérives du marketing politique et le triomphe du fric quand on s’appelle Nicolas Sarkozy, d’une part, moi je dis: faut oser. D’autre part, sur le fond, c’est un peu comme si le pape désignait la permissivité excessive des moeurs pour expliquer le phénomène des curés pédophiles… Euh, ah ben non, c’est ce qu’il dit, le pape, justement, t’es con, toi… Pouf, pouf, reprenons: c’est un peu comme si on nous disait que Le Pen au deuxième tour en 2002, c’est la faute aux antiracistes.
Mai 68, ses causes, ses conséquences, difficile de résumer çà en quelques lignes. Entre autres, on peut en retenir l’idée d’un sursaut qui remit sérieusement en cause la notion d’autorité « naturelle » et donc incontestable, et celle d’une page qui se tourne, la page d’une France genre « Martine à la mer » avec ses institutions immuables et ses symboles intouchables – dont De Gaulle et, in fine, le Parti Communiste Français.

 

« On était nés sur des ruines/The times were changin‘/On pouvait planter des fleurs/On voulait juste des jours meilleurs », chantait Maxime Le Forestier dans les années 80.
Alors bien sûr aujourd’hui on tombe de sa chaise quand on relit ou réécoute les délires marxistes-léninistes ou maoïstes de l’époque. Et on ricane:
– du parcours d’un Serge July – de la « Gauche Prolétarienne » au fauteuil de patron d’une entreprise de presse (« J’entends grossir les ventres/Et fumer les cigares/Ça fait la différence/Entre ancien adolescent et futur vieillard »- Le Forestier, toujours),
– des larmes versées en 76 sur le sort des Boat-People, par ceux-là mêmes qui naguère avaient soutenu les combattants communistes Vietnamiens de façon inconditionnelle,
– de la formidable marchandisation ultérieure des symboles – comme le portait du « Che » – d’une révolte qui rêvait de la fin de la société marchande
Notons qu’on ricane moins, ces derniers temps, de la conclusion des accords de Grenelle et des avancées sociales qui s’en sont ensuivies. On a même baptisé « Grenelle de l’Environnement » une série de discussions entre écologistes, agriculteurs, industriels et pouvoirs publics. Par ironie, sans doute: il aura fallu plusieurs années pour que l’inflation efface purement et simplement les augmentations de salaires obtenues lors du « Grenelle » de 68. Pour le dernier en date, quelques mois auront suffi pour annuler les engagements pris. On n’arrête pas le progrès.
Il n’empêche: vouloir « liquider l’héritage de Mai 68 » dans la France d’aujourd’hui, c’est comme vouloir faire abstraction du Plan Marshall dans l’Europe des années 50. Une lubie de réactionnaire un peu concon, comme toutes les lubies, comme tous les réactionnaires. Paradoxale, de surcroît, chez un monsieur qui affiche ostensiblement sa famille multi-recomposée et, subséquemment, sa désinvolture face à l’institution du mariage, signes évidents de post-soixante-huitardisme.
A propos de commémoration, il y en a une dont on a peine à entendre le bruit: celle des cinquante ans du retour de De Gaulle au pouvoir (le 29 Mai 1958). Il est vrai que cet événement dont s’ensuivit, excusez tout de même du peu, le passage à la Vème République, trouve son origine dans un coup d’état militaire à Alger (le 13 Mai 1958) digne d’une nation d’Amérique Centrale. Ça la fout un peu mal, évidemment. La France de Sarkozy a le gaullisme honteux, d’ailleurs cet héritage-là est, pour le coup, véritablement liquidé: l’indépendance stratégique vis-à-vis des Etats-Unis, le rapprochement avec l’Allemagne, la solennité de la fonction présidentielle, le souci de l’équité sociale, pfuit, a p’us, disparus.
Il y a un an, à deux jours près, Nicolas Sarkozy était élu Président de la République. Qui pourra-t’on bien trouver, dans trente-neuf, quarante-neuf ou cinquante-neuf ans, pour commémorer la chose?
Allez, salut.

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