Si rien ne bouge…

Vous avez vu la dernière pub Carrefour, à la télé? Oui, parce que maintenant, les distributeurs aussi font de la pub à la télé, c’est vrai que çà manquait, avant… Bref, la pub Carrefour: on y voit un type (sympathique accent du sud-ouest genre putain’g con’g), éleveur de truites de son état, nous expliquer comment il fait çà tout bien, alimentation, conditions d’élevage, traçabilité, parce que vous comprenez, le monsieur, çà fait des années qu’il vend ses truites à Carrefour et que chez Carrefour les truites, hein, c’est sacré. D’ailleurs, tout au long du spot s’affiche à intervalles réguliers avec un petit « dring » un sceau marqué « Garantie Qualité Carrefour », c’est dire. Puis vient la dernière image: chez Carrefour, la truite qu’on a pris si grand soin à élever (tout juste si on ne lui donne pas des cours particuliers d’Anglais ou de piano), et bien on vous la fait à un Euro et cinquante cents. Le kilo, j’imagine, mais bon, quand même. Un Euro et cinquante cents. Merde, alors. Et l’éleveur, là-dessus, il touche combien? Cà, c’est pas dit dans la chanson. Mais bon, vous restent en tête les images du monsieur et franchement, il n’a pas l’air malheureux, on sent même qu’il y prend du plaisir, à bichonner sa poissecaille pour quelques dizaines de cents du kilo. Moins les frais de nourriture des bébêtes et d’entretien des bassins. Moins les salaires de ses employés et les charges qui vont avec (à moins qu’il n’emploie des clandestins). Moins les frais de transport parce que si çà se trouve il les livre lui-même, ses truites. Moins la pension alimentaire qu’il verse à cette salope qui s’est tirée parce qu’elle ne supportait plus l’odeur du poisson. Mais bon, heureux, il est, le monsieur.

De toute façon le consommateur est sensé s’en contrefoutre, du destin des éleveurs de truites, de même que de celui des éleveurs en général, des agriculteurs, même. Tout autant que de la fiche de paie et de la précarité potentielle des employés des entreprises qui livrent Carrefour, comme Danone. Il est sensé se tamponner le coquillard de tout celà car la grande distribution a une mission, ici-bas: permettre au consommateur de consommer et, ce faisant, d’après le Grand Sage Attali, de générer de la croissance. Et la croissance, c’est bien. C’est d’ailleurs pourquoi le Grand Sage Attali préconise de déréguler la grande distribution, de lui laisser ouvrir des magasins où et quand elle veut, même le dimanche.

 

Ah, bien sûr, il arrive que le consommateur soit lui-même éleveur de truites, agriculteur ou salarié chez Danone: du coup, des fois, il trouve çà moins farce les marges riquiqui que Carrefour impose à ses fournisseurs. Il arrive même assez souvent qu’en ce qui le concerne, l’idée de travailler le dimanche lui sorte par les yeux, même s’il n’a pas pour habitude d’aller à la messe avant l’apéro dominical. Mais tous les commerces de bouche de son quartier ont fermé les uns après les autres, notamment le poissonnier sympa qui avait de si bonnes truites. Le truc, c’est qu’elles étaient à trois Euros le kilo, tandis que chez Carrefour… Alors il va chez Carrefour, pas le choix, enfin si, autrement il y a Leclerc ou Casino.
La télé, ce n’est pas seulement de la pub Carrefour, c’est aussi de l’information: on a pu y apprendre que nonobstant ses épousailles avec sa squaw du moment, Little Big Man se prend un rateau dans les sondages (-13 points d’opinions positives en un mois d’après LH2/Libération). On a également appris que la Société Générale s’était fait enfumer d’environ cinq milliards d’Euros suite au comportement indélicat d’un de ses traders, et qu’il convenait de qualifier l’événement de « scandale ». Quel rapport avec ce qui précède, allez-vous me dire? J’y viens.

 

Tout porte à croire que la dégringolade de Sarko dans l’opinion est due à une immense désillusion quant à l’une des promesses majeures de sa campagne: le « pouvoir d’achat ». Surprise surprise, les cadeaux fiscaux aux foyers les plus riches, les défiscalisations et baisses de charges sur les heures sup’, tout celà a beau coûter une quinzaine de milliards d’Euros en année pleine, l’impact du « choc de confiance » sur les porte-monnaie est nul. Et le problème c’est que « les gens » ne sont pas suffisamment cons – ni assez abrutis par la com’ de l’Elysée – pour ne pas s’en apercevoir. Cette baisse dans les sondages est tout sauf anecdotique, elle révèle la persistance d’une lancinante question sociale: précarisation de l’emploi, stagnation des salaires, sur fond de hausse des coûts du logement et des matières premières. Or les économistes, même Jean-Marc Sylvestre, s’accordent à penser qu’en France la croissance – et a priori la création d’emplois – est essentiellement « tirée » par la consommation. Mais comme il est admis au nom de la « compétitivité » que l’augmentation des salaires et une moindre précarisation ne sont pas des options viables, ne restent que deux solutions sur la table pour assurer un minimum de croissance: la première est de stimuler la concurrence par les prix au niveau du commerce de détail, revoilà Carrefour et ses truites à 1,50 Euros le kilo. La seconde est de laisser les ménages s’endetter, coucou la Société Générale et ses profits confortables.

 

Seulement voilà, Carrefour et les autres distributeurs ne pressurent pas que leurs fournisseurs, leurs salariés également, pas mal, merci. Vendredi dernier, on a assisté à un événement quasi-inédit: une grève nationale des caissières, pardon, des hôtesses de caisse. En cause: des salaires plutôt bas et stagnants et surtout, surtout, du travail à temps partiel subi et des horaires changeant au gré de l’employeur, quasiment sans préavis. Il est probable que ce mouvement n’ait concrètement pas changé grand-chose. Il constitue cependant un précédent.
Téléscopage indécent dont l’actualité a le secret: au même moment, ou presque, on apprenait qu’un obscur trader de la Société Générale, Jérôme Kerviel (un compatriote!) a réussi à engager en Bourse pas loin de cinquante milliards d’Euros – soit l’équivalent des actifs de la banque. Soldant les opérations du korrigan facétieux en catastrophe, son employeur se retrouve planté de cinq milliards. Branle-bas de combat à Bercy: c’est une honte, madame Lagarde, il faut y mettre bon ordre. Parce que cinq milliards d’Euros, c’est l’équivalent de ce que dépense la collectivité en un an pour le RMI? Mais non, çà, on s’en fout, voyons. Cette affaire est un « scandale » parce qu’elle met en lumière le désordre intrinsèque, le chaos consubstantiel de la dérégulation financière mondiale. Et, de fait, la vaste foutaise que constitue l’idée d’une rationalité auto-régulatrice des acteurs économiques privés, autant dire le socle de croyance des libéraux en peau de lapin qui dirigent la France aujourd’hui.
Résumons: pour garantir la croissance, il convient de consommer davantage et plus souvent, à crédit s’il le faut puisque l’incertitude sur les revenus salariaux est la règle. Le crédit enrichira les banques qui pourront spéculer à loisir dans l’économie virtuelle, pour autant qu’elles le fassent avec discrétion. La truite à 1,50 Euros le kilo que je règle avec ma carte Carrefour car on n’est que le 15 du mois, c’est ma contribution à une croissance enfin « libérée ».

 

Un truc de Bertrand Cantat et Noir Désir me passe entre les oreilles: Regarde là-bas /Au bout de mon doigt / Si rien ne bouge / Le ciel devient rouge

 

Si on ne s’attelle pas dare-dare à une remise à plat du « pacte » entre la collectivité et les entreprises, si la « compétitivité » est un tabou y compris pour les socio-démocrates, alors fleuriront les Besancenoteries et Lepèneries sur un terreau fertile: la colère et le désespoir de consommateurs/électeurs qui, soudain, se seront découvert salariés.
D’ailleurs nous y sommes déjà, l’écran de fumée Sarkozyen n’aura duré qu’un temps.
A bientôt.

5 réflexions sur “Si rien ne bouge…

  1. Desole si j’ai fait une erreur… A vrai dire je n’etais pas sur d’avoir bien capte l’integralite de la pub. Quoiqu’il en soit j’imagine que ca ne fait pas grand-chose comme prix d’achat aux pisciculteurs, je me trompe?

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  2. Bonjour,j’ai tapé sur Google: « truite » et « carrefour » et je tombe sur votre article « Si rien ne bouge » qui m’a fait hurler de rire … notamment son début sur la description de la pub des pisciculteurs qui travaillent pour Carrefour (j’ai beaucoup apprécié la suite aussi !)Comme je rédige un petit bulletin d’info sur la pêche à Genève, j’ai pensé que le premier paragraphe de votre article pourrait figurer dans les « p’tites nymphos » de notre journal … si vous m’autorisez à le faire (Je citerai bien sûr la source)Avec mes meilleurs messages

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