Entreprendre, qu’ils disaient

Il est de bon ton, depuis plus d’une vingtaine d’années, de porter un regard cynique et désabusé sur la classe politique. L’extension de l’idée du « tous pourris », tant redoutée par les chiens de garde des « dérives populistes », n’est plus une menace qu’il s’agirait de conjurer, mais un lieu-commun, largement entretenu par pléthore de livres, de films, de spectacles comiques, le tout sur fond d’une tradition bien franchouillarde d’indignation: l’incivisme, c’est les autres. Il est vrai que de Carrefour du Développement en Affaire Elf ou Urba, de la Mairie de Paris à celle de Grenoble, Droite et Gauche ont donné à voir au bon peuple foultitude d’exemples de malversations, de petites et grandes combines, où la frontière était parfois ténue entre financement d’un parti politique et enrichissement personnel. Aujourd’hui encore traînent aux basques d’un Pasqua ou d’un Chirac des casseroles bruyantes, tandis qu’on s’interroge sur les conditions d’achat d’un appartement à Neuilly-sur-Seine, par le ci-devant maire de cette belle commune de l’ouest parisien. La rupture, d’accord, hein, mais bon, faut pas exagérer.
Ces feuilletons aux multiples rebondissements, combinés au désengagement progressif de l’Etat de la sphère économique (privatisations, transferts de pouvoir aux instances européennes) et de la perte de puissance qui en découle, ne sont bien évidemment pas pour rien dans la baisse régulière de la participation aux élections, nonobstant le sursaut observé lors de la dernière présidentielle. Globalement, donc, les politiques ont perdu pouvoir et prestige. Est-ce le phénomène de la poule et de l’oeuf? Toujours est-il que la vigilance des médias à l’égard des déviances des élus s’est largement accrue. Les politiques sont en permanence sous les feux de la rampe: au moindre faux-pas, vlan, c’est l’hallali. C’est salutaire, dira-t-on, et la démocratie ne peut que mieux s’en porter. Mouais.
Mouais, car il faudrait que cette vigilance s’applique avec autant de rigueur à l’égard d’autres puissants devenus, entretemps, bien plus puissants: ceux de la sphère économique. Or, en France tout au moins, çà coince, tant les médias sont, pour la plupart, sous le contrôle de grands groupes industriels – ne serait-ce que via leurs ressources publicitaires. Pour dix articles/sujets d’investigation sur les turpitudes du député-maire machin, combien d’enquêtes serrées sur la « gouvernance » au sein des entreprises? Vous pouvez compter: zéro, ou presque.
L’air du temps, de surcroît, est à l’exaltation de l’ « entrepreneurship », de la « croissance », on a même vu un Premier Ministre nous parler de « patriotisme économique ». Signe des temps, le bon vieux Conseil National du Patronat Français s’est mué il y a quelques années en Mouvement des Entreprises de France. « Mouvement »: non content de s’arroger son pouvoir, l’économique dépouille le politique de ses oripeaux.
Bref, au nom de la croissance économique et « donc » de la lutte contre le chômage, les dirigeants d’entreprise, c’est sacré, pas touche. Et notamment ceux des entreprises exemplaires, celles ayant atteint la « taille critique » leur permettant de se bagarrer à l’échelle de la planète. Comme EADS, par exemple.
EADS, tiens, justement. Il arrive un moment, tout de même, où on a beau se forcer à regarder ailleurs (l’Irak, la Birmanie, la Coupe du Monde de Rugby, les Sarkozeries du jour), rien à faire: il se dégage une puanteur de scandale d’un fait d’actualité, et il faut se rendre à l’évidence, c’est bien de dirigeants d’entreprise qu’il s’agit.
En résumé: 1 200 dirigeants du groupe d’aéronautique et d’armement s’en sont vite fait-bien fait mis plein les fouilles avec leurs stock-options avant que les retards de production de l’A380 ne soient connus, et que les actions qu’ils détenaient perdent 27% de leur valeur. Par ailleurs deux des actionnaires principaux du groupe EADS, Lagardère en France, Daimler-Benz en Allemagne, se sont aussi débarrassé de 7,5% de capital qu’ils détenaient chacun, quelques mois avant la chute du cours. Et on flaire que tous ces gens ont agi en connaissance de cause. Un délit d’initiés, ça s’appelle. Là-dessus, côté français, se greffe le soupçon que le ministre de l’Economie de l’époque, Thierry Breton (issu non pas du monde politique, mais de celui de l’ « entreprise ») ait laissé, là aussi en connaissance de cause, la Caisse des Dépôts et Consignations, Banque d’Etat, racheter un tiers des actions vendues par Lagardère. Perte pour la CDC, donc pour le contribuable, suite à l’effondrement de l’action: 200 millions d’Euros. Pendant ce temps là, rappelons-le, tout ce beau monde convenait qu’il était nécessaire de « restructurer » EADS. Un « plan » répondant au doux nom de Power 8 fut donc mis en place: 10 000 suppressions d’emploi dont a priori zéro, très exactement, parmi les 1 200, faut quand même pas déconner.
Là, vraiment, çà renarde tellement velu que toute la presse en parle.
Parmi les multiples réactions à l’affaire, l’une mérite qu’on s’y attarde, celle de Laurence Parisot, présidente du MEDEF: ces gens-là sont méprisables a t-elle dit en substance, très très colère, ils sont « tout sauf des patrons ». Ah bon? Des pizzaiolos, des employés de maison, des chauffeurs-livreurs, des infographistes stagiaires, alors, peut-être? C’est bien malheureux, chère Laurence, mais ce sont ce qu’on appelle des « patrons », jusqu’à ce que la langue française ait trouvé un autre synonyme pour « Co-président exécutif du Directoire » (Noël Forgeard, 4,1 millions d’Euros de plus-value) ou « Directeur Général » (Jean-Paul Gut, 1,8 millions d’Euros de plus-value).
Le fait est que si les soupçons de délit d’initié sont avérés, ces individus ne sont pas plus dignes d’être dirigeants d’entreprise qu’Alain Carignon n’est digne d’être maire de Grenoble. Cependant Alain Carignon, battu aux dernières législatives, vient de déclarer qu’il ne se représenterait pas aux municipales. La probabilité qu’on le voie prochainement exercer des responsabilités politiques est donc nulle. Je ne jurerais pas que Noël Forgeard soit appelé à disparaître du paysage économique, en tout cas avant longtemps.
Car nous sommes en France. Aux Etats-Unis, le « patron » d’Enron s’est pris vingt-quatre ans de gnouf, ferme. De ce côté-ci de l’Atlantique, on envisage plutôt de dépénaliser de Droit des Affaires, pour « libérer la croissance ». Qu’est-ce qu’ils sont cons, ces Américains, avec leur croissance tout emprisonnée, les pauvres…
Toujours est-il qu’ il n’est pas plus intelligent d’accabler l’ensemble des dirigeants d’entreprise que de traiter l’ensemble des hommes et femmes politiques de « pourris ». Il y a que la plupart de ces derniers affrontent régulièrement ce qu’on appelle des électeurs, et tous, même Villepin, une presse déchaînée quand ils font vraiment les cons. Sans parler des juges. Tandis que parmi une certaine caste d’ « entrepreneurs », la prise de risque économique c’est toujours pour les autres, et l’impunité est la règle.
Alors si ces gens-là « ne sont pas des patrons », il serait bon que le monde économique, à commencer par le MEDEF, se dépêche d’inventer des moyens pour qu’ils ne risquent pas de le (re)devenir. A défaut, il ne faudra pas jouer les victimes si le politique s’empare un jour a nouveau de la question. On peut toujours rêver.
A bientôt

Une réflexion sur “Entreprendre, qu’ils disaient

  1. Le scandale EADS risque de dégoûter un peu plus les Français de la chose économique, alors qu’au contraire un intérêt accru permettrait d’éviter (ou au moins de surveiller de plus près) de telles affaires.Finalement c’est ça le patriotisme économique: la gestion de l’entreprise (même privée tant qu’elle est française; une pensée pour Danone) relève de l’intérêt supérieur de l’Etat. On vous ouvrira les archives dans 50 ans, si vous êtes sages.« The economy, stupid » ; l’économie mérite un peu plus l’attention du public, plutôt que d’être abandonnée aux mains des docteurs, des (gros) détenteurs de capitaux (à noter que « petit porteur » est synonyme de « victime consentante » de par chez nous) et de l’Etat.Christophe

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