Bidouillé in China

Le scénario paraissait clair et, somme toute, réjouissant: l’ouverture à tous vents des barrières commerciales sous l’impulsion de l’OMC allait permettre à l’humanité entière, à moyen ou long terme, de jouir des bienfaits du marché: accroissement des richesses donc pouvoir d’achat accru donc accroissement de la consommation au delà du strict nécessaire donc confort donc bonheur. (Note pour mes lecteurs matheux: cette suite logique n’est pas réversible, nous parlons d’implications, pas d’équivalences: bonheur donc confort donc consommation etc.., ça ne marche pas. Lire, à ce sujet: « Laissez faire portenaouaque, et tout ira bien, inch’allah« , par Pascal Lamy, éditions Global Happiness). Enfin, plutôt à long terme pour les Africains, les Bengalis et divers groupes humains ou sociaux que les hasards de l’Histoire, de la géographie et du climat ont tendance à légèrement défavoriser, mais on va pas chipoter.
Ah, bien sûr, tout n’irait pas sans quelques concessions pour nous, Euro-occidentauxdélocalisations en vrac, disparition des emplois peu qualifiés et correctement rémunérés (donc émergence des « travailleurs pauvres »), changement du rapport de force employés/employeurs en faveur de ces derniers – et pour un nombre considérable d’habitants « du Sud » – laminage des productions locales non-compétitives, émigration des élites, accroissement pyramidal des inégalités… En sus, bien sûr, pour tout le monde, ressources naturelles en chute libre, pollution et dérèglements climatiques en-veux-tu-en-voilà.
Mais de toute façon on nous expliquait que tout celà était irréversible, voire « naturel », qu’il s’agissait juste de trouver un « cadre » à tout çà (l’OMC, par exemple, au hasard), et qu’en attendant il convenait de mettre ici et là en place les réformes qui sont, comme chacun sait, « nécessaires ».
Et puis surtout on nous citait deux exemples des bienfaits de cette mondialisation un peu dure à applaudir au jour le jour: l’Inde et la Chine. Voilà deux pays qui naguère étaient submergés de crève-la-faim, et qui maintenant l’étaient toujours, mais à tout le moins avaient vu émerger des classes moyennes et supérieures locales consommant voitures, logements, électronique, télécom et vêtements plus chers que les saris ou les vestes Mao. Donc, a priori, heureux (voir Pascal Lamy, ouvrage cité). Tout ça grâce à des génies informatiques et financiers pour l’une, à une ingéniosité manufacturière et commerciale pour l’autre – talents qui n’avaient pu s’épanouir que grâce à l’ouverture des marchés, et, petit détail, à des prix imbattables et maintenus comme tels. Le tout, c’est indispensable, à qualité égale voire supérieure aux productions des pays-clients.
A terme, donc, en Inde, en Chine et ailleurs, les crève-la-faim, grâce à l’accroissement de l’offre de travail générée par les ex-crève-la-faim et les salaires, même minables, qui vont avec, allaient à leur tour accéder à la consommation donc au bonheur. Pas tout de suite, bien sûr: en Chine, par exemple, on estime que sur 1,3 milliards d’habitants et des poussières, un peu moins de 400 millions sont aujourd’hui considérés comme des « consommateurs ». Deux bons tiers de la population se demandent donc encore ce que peut bien être un iPod ou un Big Mac, tout englués qu’ils sont dans leur ruralité rétrograde. Mais bon, patience et longueur de temps…
Oui mais voilà: la condition nécessaire de cette belle mécanique, je l’ai dit plus haut, c’est l’équivalence des produits et services en termes de qualité, par rapport à ce que propose (ou proposait) le monde dit « développé » – en gros le G8, cherchez pas plus loin.
Or des nouvelles récentes glanées ici et là m’amènent à penser qu’il y a comme du mou dans la corde-à-noeuds. Je passe sur la sous-traitance de services informatiques à Bangalore ou Mumbay, que quelques multinationales occidentales commencent à reconsidérer sérieusement: petits soucis de compréhension de part et d’autre, retards dans les livraisons: malgré les prix défiant toute concurrence, ça coince un peu, à force. Rien de très significatif pour l’instant, je m’attarderai plutôt sur la fameuse « usine du monde », à savoir la Chine continentale.
Il y a trois ou quatre semaines, l’hebdomadaire américain « Time » a consacré tout un dossier aux problèmes de qualité que l’on rencontre avec les importations chinoises. Exemple-type: la multinationale du jouet Mattel a dû rappeler des dizaines de milliers de sacs-à-dos « Dora l’Exploratrice » fabriqués en Chine. Motif: lesdits produits étaient susceptibles d’avoir été enduits de peintures toxiques. Coût de cette légère bévue: 50 millions de dollars pour Mattel. Cette histoire a également fait l’objet d’un long article de l' »International Herald Tribune » vendredi dernier, comme quoi le « buzz » commence à monter.
Vous me direz: « Bien fait pour leur gueule, à ces pourris, avec leurs poupées à la con, on va pas pleurer ». Certes.
Il n’empêche que cet évènement ainsi que d’autres évoqués par « Time » (comme par exemple le fait que malgré un lobbying intense et des prix évidemment très très compétitifs, les fabricants de voitures chinoises n’arrivent pas à référencer leurs 4×4 en Europe, tant leurs résultats aux « crash-tests » sont minables) révèle un phénomène intéressant: en Chine, la main-d’oeuvre exploitable commence à manquer (si, si), compte tenu des besoins croissants de production. Du coup, on observe un début de pression sur les salaires, en faveur des salariés. En résulte une tension sur les marges des employeurs, qui vient s’ajouter à une concurrence locale sans merci. Lesdits employeurs n’entendent évidemment pas réduire leurs profits de très bon coeur: dès lors la tentation est grande chez nombre d’entre eux de « couper les coins » comme disent les anglo-saxons, en clair d’en rabattre ici et là sur les cahiers des charges que leur imposent leurs clients occidentaux. Le problème s’est naguère posé en termes identiques, écrivait « Time« , en Corée du Sud, à Taiwan, à Singapour et à Hong Kong, à l’époque où on qualifiait ces endroits de « pays ateliers ». On pourrait en déduire que ces tricheries sont une maladie infantile de l’économie chinoise, et que comme dans les « pays ateliers » la prise de conscience du caractère vital des exportations apportera bien vite un correctif à ces déviances. A cette nuance près, c’est encore « Time » qui parle, que la Corée et les autres étaient des pays « sous contrôle »: sur des géographies limitées et pour la plupart à l’époque régies par des dictatures, il n’a fallu que quelques années pour que s’imposent des normes, des lois, bref, une stricte régulation du marché. Il en va tout autrement en Chine continentale, territoire immense et où beaucoup de fonctionnaires « contrôleurs » sont largement corrompus. Là-dessus se greffe le problème récurrent des contrefaçons.
Oups.
Le truc, c’est que si des « incidents » comme celui des jouets Mattel se répètent et surtout sont rendus publics, il ne va pas se passer trop de temps avant que l »usine du monde » ne commence à perdre des clients. A moins que les consommateurs du monde « développé » ne se résignent à offrir à leurs enfants des jouets toxiques et à conduire des voitures mortifères, ce dont je doute, tout de même. Dès lors, adieu la perspective de voir le petit milliard de crève-la-faim des campagnes chinoises se sortir de la misère, adieu donc l’horizon d’un marché chinois de plus en plus « solvable », et bye-bye le scénario optimiste des gogos de la dérégulation à tout-va.
J’avoue ne pas être un expert es-« mondialisation heureuse » comme Alain Minc, mais je ne vois pas ce qui aujourd’hui peut empêcher les entrepreneurs chinois de « tricher plus pour gagner plus ». Régulations d’Etat ou privées, rien ne leur semble incontournable. D’autant que la Chine a aujourd’hui acquis une position dominante dans la manufacture de la quasi-totalité des biens de consommation non-alimentaires mondiaux, des pull-overs aux clés USB: si alternatives il y eut, elles ont pour la plupart aujourd’hui disparu.
Ce phénomène pose un triple problème: aux multinationales des nations importatrices , qui ont cru à bon compte s’exempter du réel dans leur recherche effrénée du profit à court-terme; à la Chine elle-même, qui doit radicalement « recadrer » (mais comment?) l’effervescence de ses entrepreneurs; et aux consommateurs que nous sommes, bien sûr, qui doivent faire avec ce « made in China ».
Morale temporaire: la maximisation des profits par la minimisation des coûts n’est pas nécessairement génératrice de bien-être, jusques et y compris dans les pays exportateurs, même à moyen ou long-terme.
Morale définitive: la prochaine fois que quelqu’un vous parle d’auto-régulation des forces du marché (« la main invisible » chère à Adam Smith), riez-lui au nez. Éventuellement, crachez-lui à la gueule.
Alors, « Que faire », comme disait Lénine en se grattant rageusement la calvitie? A défaut de s’extraire intégralement du monde de la consommation (je ne sais pas pour vous, moi je m’en sens incapable), à tout le moins en avoir une vision lucide et critique, face à ce « spectacle » que décrivait il y a quarante ans un certain Guy Debord: « (…) Chaque marchandise, en suivant sa passion, réalise en fait dans l’inconscience quelque chose de plus élevé: le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi bien le devenir-marchandise du monde » (La société du spectacle, 1967).
Bref, se méfier comme de la peste des résignés déguisés en optimistes, afin d’éprouver la (fausse) satisfaction de ne pas en être complices. C’est pas grand-chose me direz vous, mais c’est déjà çà.
A bientôt

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