Pour en finir avec l’héritage de Mai

Enfin!

Demain nous serons en Juin, enfin s’achèvera un mois funeste aux vibrations nauséeuses, vibrations dont notre nouveau Président veut, à juste titre, débarrasser le pays: je suis d’accord avec lui sur ce point, il faut liquider l’héritage de Mai. A ceci près qu’il pense à Mai 1968, tandis que pour ce qui me concerne, j’ai plutôt à l’esprit Mai 2007.
Mai 2007, c’est le triomphe d’une conception plébiscitaire, archi-personnalisée de la démocratie: la « Sarkozysation » (beuh, ça sonne pas bien) des enjeux de la présidentielle – au delà de la nature de ce scrutin – résulte bien sûr de l’énergie indéniable du vainqueur du 6 Mai et de sa capacité à accaparer l’espace du débat, mais aussi de l’incapacité, tout bien pesé, de ses adversaires – de tous ses adversaires – à communiquer un projet cohérent et articulé autre que « ah non, pas lui ». Et ce, quelle que soit par ailleurs la singularité ou la profondeur des visions alternatives de la société que représentent Ségolène Royal ou François Bayrou.
Mai 2007, c’est la célébration béate du succès pour le succès: « Sarko, tout de même, hein, il avait bien raison d’avoir confiance en lui puisqu’il a réussi » ou « C’est bien qu’il ait gagné, puisqu’il avait la gagne ». Nicolas Sarkozy, le Mohammed Ali de la politique francaise: face à tous les micros et caméras du monde, répéter de façon incantatoire « I am the greatest » avant d’aller, de fait, exploser la tronche de George Foreman. En résulte la tétanisation de tout adversaire potentiel, en résulte l’immense frustration de quiconque espérant qu’un jour l’arrogance fut réduite au silence par les faits. L’analogie s’arrête là: une fois son combat gagné, Mohammed Ali pouvait légitimement considérer qu’il avait fini son boulot, ce qui n’est évidemment pas le cas du vainqueur d’une présidentielle. Qu’à cela ne tienne: tout se passe, dans le bruit médiatique ambiant, comme si l’essentiel était d’ores et déjà accompli.
Mai 2007, c’est la mise en oeuvre d’une volonté d’occupation systématique de l’espace politique. Le PS pourrait éventuellement se « refaire » un peu aux législatives? Paf, je te débauche un Kouchner
Un Centre-Droit indépendant de l’UMP pourrait émerger avec Bayrou? Pif, je te fais une manoeuvre en trois temps:
  1. Je m’assure du rallliement de la quasi-totalité des députés UDF, à coups d’arguments à la Vito Corleone (« I’ve made him an offer he couldn’t refuse »)
  2. Je suscite la création d’un parti-croupion avec les ralliés
  3. Comme on n’est sûr de rien, j’encourage en parallèle le Parti Radical Valoisien à faire des appels du pied à ses frères ennemis du Parti Radical de Gauche, pour susciter d’autres ralliements.

Pourquoi ne suffit-il visiblement pas à Nicolas Sarkozy d’avoir rassemblé sur son nom et son programme néo-conservateur 53% des suffrages? La première hypothèse qui vient à l’esprit est qu’il entendrait ratisser au delà, pour assécher toute alternative crédible à sa petite personne, d’où qu’elle vienne. La seconde est qu’il aurait compris que, sur le fond, si on les regarde de près, ses idées ne « pèsent » pas 53% en France, et que son score serait largement du à sa performance personnelle: dès lors, à défaut de susciter un réel rassemblement, on se donne les moyens d’en évoquer l’apparence. Quoiqu’il en soit, on parle d' »ouverture », moi j’appelle çà au mieux de poudre-aux-yeux, au pire de l’hégémonie.

Mai 2007, c’est le spectacle pitoyable d’un PS qui part à la bataille des législatives sans véritable programme, sans leader (une direction collégiale, comme chez EADS) et sans alliés, un peu comme ces personnages d’opérette qui font du sur-place en chantant « marchons, marchons ». Le seul parti d’opposition digne de ce nom apparaît carbonisé dans son expression médiatique. De toute façon, par les temps qui courent, la seule question que les journalistes jugent digne d’être posée aux dirigeants du PS qu’ils interviewent c’est « Que pensez-vous du ralliement de Bernard Kouchner? » Quand bien même ces dirigeants auraient une idée politique à exprimer, les médias laisseraient entendre que tout le monde s’en fout:
« Moi, je pense qu’il faut un service public de l’énergie
– Bon, d’accord, mais que pensez-vous du ralliement de Bernard Kouchner? »
Mai 2007, last but not least, c’est l’annonce à grands coups de clairon de la mise en oeuvre fissa-fissa des promesses électorales du candidat. Cette démultiplication des chantiers – législatifs ou autres – entend a priori assurer le service après-vente du leitmotiv « je ferai ce que je dis » martelé durant la campagne. Plus prosaïquement, tout porte à croire qu’il s’agit surtout d’éviter, en misant sur l’anesthésie actuelle de l’opinion et la torpeur à venir de l’été, une quelconque résistance du corps social à quelques mesures croquignolettes et/ou historiquement explosives comme l’introduction d’une franchise dans la couverture Santé ou l' »autonomisation » des universités. La patate chaude du « Contrat de travail unique » se retrouve quant à elle entre les mains des partenaires sociaux, avec un pistolet sur la tempe: faute d’accord dans les mois qui viennent, une loi sera votée. En gros, le message aux syndicats de salariés c’est: « Mettez-vous d’accord avec le MEDEF, sinon on vous impose cet accord, de toute façon on vous l’imposera mais discutez bien quand même, hein ».
Même au « Figaro », on doit déjà confusément sentir qu’à terme, pour un certain nombre – et même un nombre certain – de promesses Sarkozyennes, le choc avec la réalité risque d’être rude et sans doute fatal. Mais il y a au moins une chose qui semble acquise: le fameux bouclier fiscal à 50%, qui sera voté avant l’été. C’est important, moi je dis: on a eu assez de mal comme ça à récupérer Johnny, c’est pas pour le voir repartir l’hiver prochain.
Il était grand temps que ce mois de Mai 2007 se termine, et que commencent à se dissiper ses effluves de confusion mentale et d’inversion des valeurs. J’ai peu d’espoir que Juin apporte énormément de bonnes nouvelles (par exemple: « Johnny, furieux, repart en Suisse car on n’a pas voulu lui donner d’épée, de heaume et d’armure pour aller avec son bouclier »), tout au moins s’éloignera inéluctablement le souvenir de la tonitruante euphorie des ambitieux, tandis que résonneront à nos oreilles les premiers couacs de cette longue sérénade.
Un jour, peut-être, parlera t-on avec commisération ou amusement des « deux-mille-septards« .
Ciao belli

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