Barre, le retour

On l’avait presque oublié, celui-là. Noyé dans les reliques de la présidence Giscard. Mais il est toujours là. Bien sûr, il a atteint un âge quasi-canonique, et son nom ne tinte à l’oreille que des plus de 35 ans (et encore!), toujours est-il qu’il continue de s’exprimer.
Raymond Barre, donc, était interviewé le 1er Mars sur France-Culture. En 1980, souvenez-vous (enfin, ceux qui peuvent), suite à l’attentat contre une synagogue rue Copernic à Paris, alors Premier Ministre, il avait déploré la mort, outre de fidèles présents dans le lieu de culte, de « trois francais innocents ». En clair, des passants qui n’étaient pas dans la synagogue, donc non-juifs, a priori. Ce qui sous-entendait que les autres étaient coupables, parce que juifs. Cette déclaration avait à l’époque déclenché un tollé. Interrogé sur cet incident vingt-sept ans plus tard ou presque, l’ancien Premier Ministre récidive (en substance: « non, je ne regrette rien », comme le chantaient les légionnaires du 1er R.E.P. à l’issue du putsch de 1961 en Algérie) et déclare que « le lobby juif » cherche à le faire passer pour antisémite « depuis 1979 » (les débuts de l’affaire Papon), et que tout cela est « indigne ». Le tout enrobé d’un éloge de Papon et, au passage, de Bruno Gollnisch, qui, tout compte fait, sont « des gens bien ».
Après quelques jours d’un silence médiatique assourdissant, Claude Lanzmann se fend d’une tribune dans « Libération » (06/03/07: « J’accuse Raymond Barre d’être antisémite »), qui a pour effet de faire rebondir la polémique dans les médias.
Alors antisémite, Raymond Barre?
Il ne cultive assurément pas, à l’instar de certains intellectuels d’avant-guerre ou de quelques « penseurs » de l’islamisme radical contemporain, une haine systématique des juifs. Il est même quasi-certain qu’en tant qu’homme, et même homme politique, il fait preuve d’un esprit d’ouverture, de tolérance et de respect à l’égard de l’altérité de religion et d’origine – judaïsme et juifs inclus. C’est sans doute pour cette raison qu’il trouve « indigne », en son for intérieur, qu’on l’accuse d’antisémitisme. Pour lui, l’antisémitisme commence au seuil de la haine, et il s’estime en deçà. Tout ce qui ne relève pas de la détestation explicite de la judéité, pour Raymond Barre, serait donc une opinion parmi d’autres.
Dans sa petite tête, on peut raisonnablement supposer qu’il se dise: « On peut parler implicitement de « juifs coupables »: l’attentat de la rue Copernic a été commis par des extrémistes arabes, il y a un conflit au proche-orient entre juifs et arabes, les français non-juifs n’y sont pour rien, en revanche les français juifs, hein, ils sont juifs, donc ils sont partie prenante… Par ailleurs des intellectuels s’expriment régulièrement dans les médias, appelant à la vigilance contre tout antisémitisme explicite ou implicite, ils ont en commun d’être d’origine juive, appelons-les « lobby juif » et puis voilà, pas de quoi en faire un fromage… Par ailleurs Maurice Papon n’a fait qu’appliquer les directives de sa hiérarchie en organisant la déportation des juifs de Bordeaux, ça prouve que c’est un bon fonctionnaire, ou est le problème? »
Premier temps, on désigne les juifs français comme une groupe humain homogène et implicitement solidaire, tout en affichant à leur égard une bienveillante neutralité. Deuxième temps: on suggère une extranéité des préoccupations/intérêts de ce groupe (par rapport aux « français innocents »). Troisième temps: on s’offusque du fait que certains dénoncent ce raisonnement, en se récriant qu’après tout on est un humaniste. Quatrième et dernier temps: constatant ou supposant que la plupart de ces réactions émanent de juifs, on en déduit que la preuve est faite non seulement de la solidarité du groupe, mais aussi de sa volonté de censure des opinions . A l’époque de Drumont, des Anti-Dreyfusards ou de Maurras, cette forme de cheminement intellectuel eût été considérée comme anodine. Depuis il y a eu le nazisme et le bilan qui en a été fait, que nul ne peut ignorer, avec à la clef le constat qu’à l’origine même de l’idée d’extermination, il y a la notion de « complot juif ».
Tout se passe comme si Raymond Barre avait « zappé » quarante ans d’historiographie de la seconde guerre mondiale. L’hypothèse du gâtisme serait tentante vu l’âge du monsieur, mais il faut se résigner au fait que ses propos aient été tenus « en conscience ». Bien plus, on sent dans ces déclarations la jubilation d’un défoulement après des années de silence. Il y a de la provocation, également, là-dedans, sur le registre: « Tant mieux si çà vous choque ».
Alors assurément, oui, Raymond Barre est antisémite, un antisémite de l’espèce post-moderne, c’est-à-dire d’après la conscience de l’extermination – ou malgré cette conscience.
Tout cela ne serait que navrant et, quelque part, pathétique si, d’une part il ne s’agissait pas d’un ancien Premier Ministre – à une époque (1988) sérieusement considéré comme présidentiable – et si, d’autre part, ces propos n’intervenaient pas dans un contexte de confusion totale sur ces questions: tandis que des représentants auto-désignés de la population d’origine arabo-africaine assimilent juifs et sionistes ultra, des associations juives (Likoud France) accusent d’antisémitisme toute critique de la politique israélienne. De part et d’autre, des crétins radicalisés qui ne représentent qu’eux-mêmes se rejouent les haines proche-orientales, greffant sur ces enjeux ceux de souffrances historiques que l’on compare (Esclavage et Colonialisme « contre » Shoah). D’ici à ce que Dieudonné adresse un message de soutien à Raymond Barre, il n’y a pas des kilomètres.
On l’avait presque oublié, le « meilleur économiste de France ». Maintenant, même les plus jeunes savent qui c’est. Ça tombe bien, il vient de publier un livre d’entretiens (avec Jean Bothorel, chez Fayard). C’est même pour ça qu’il avait été invité à France-Culture, le 1er mars. « L’expérience du Pouvoir », ça s’appelle, son bouquin. Oh oui, Raymond, raconte-nous ton expérience. Elle t’a rendu si sage, si avisé…
Allez, tchao.

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