Ségolénisme suspect

L’un de mes lecteurs – il se reconnaîtra s’il revient traîner sa souris sur ces pages – a fait les remarques d’ensemble suivantes: j’aurais un « prénom improbable » et ma prose serait empreinte d’un « ségolénisme suspect ». Je ne m’étendrai pas outre mesure sur le commentaire concernant mon prénom, sinon pour dire que la probabilité qu’un individu donné peut attribuer à l’occurence d’un prénom est proportionnelle à la largeur du champ de vision de cet individu. Exemple: un observateur lambda de l’industrie francaise, mettons Dominique De Villepin, postulera que les prénoms « probables » au sein du patronat sont: Arnaud, Michel, Edouard, voire Michel-Edouard, Claude… Quelle ne sera pas sa surprise lorsque surviendra dans le paysage un Lakshmi, qui en deux coups les gros s’offrira un truc comme Arcelor! Lakshmi, vous vous rendez compte? Passons.
Pour ce qui concerne le second point, je confirme, pour tous ceux qui en doutaient éventuellement, que je voterai Ségolène Royal le 22 avril, et que j’espère bien que nous serons nombreux à le faire. Mais j’avoue que le substantif « ségolénisme » m’interpelle, comme disaient, dans les années 70-80, les gens qui voulaient passer pour des intellos. Notons que ce mot est moins ambivalent que celui de « royalisme ». Admettons que « ségolénisme » entende désigner une propension à affirmer qu’on va voter Ségolène Royal. Auquel cas, donc, je serais ségoléniste. Par ailleurs on juge mon ségolénisme « suspect », j’ai même l’impression que « ségolénisme suspect » est un quasi-pléonasme aux yeux de mon lecteur.
Cela étant, ce jugement de valeur est à mon avis symptomatique d’un « air du temps » que j’ai personnellement du mal à respirer: l’hypertrophie de l’affect et du sentiment dans le choix politique. Vous me direz, ne date pas d’hier: De Gaulle, Giscard, Mitterrand, et bien sûr Chirac ont surjoué leur « caractère » pour conquérir l’opinion. Dominique De Villepin, encore lui, a remarqué qu‘ »une présidentielle, c’est une rencontre entre un homme et un peuple ». Dans sa tête, il pensait très fort « un homme de droite de plus d’1,70 m, qui a un nom à particule bien de chez nous, pas comme certains, si vous voyez ce que je veux dire », manque de bol pour lui le peuple lui a posé un lapin. Toujours est-il que cette remarque était frappée au coin du bon sens, voire à la limite de la Lapalissade. Pour qu’il y ait « rencontre », il faut que le ou la candidate soit doué d’une forme de charisme et que sa personnalité suscite un minimum de sympathie, j’en conviens. Mais j’ai comme l’impression que cette dimension, pour cette campagne, supplante toutes les autres.
En particulier, la personnalité de Ségolène Royal « fait débat », comme on dit. Elle est trop ceci, pas assez cela. Et puis c’est énervant, à la fin, ce côté « moi-aussi-je-suis-une-mère« , tout ça tout ça. Pour couronner le tout, comme l’a révélé une vidéo diffusée lors des primaires du PS, Bourdieu lui-même (pensez donc: le dernier spécimen à peu près crédible de « l’intellectuel engagé », un Abbé Pierre laïc, sans béret, autant de manifs et de pétitions au compteur qu’Yves Montand et Jean-Paul Sartre réunis) lui trouvait « une personnalité de droite ». Allez pan, prends dans la gueule, c’est du brutal, imparable. En plus, Bourdieu est mort, on ne pourra pas lui demander de préciser sa pensée. Pour autant qu’il ait pu le faire.
Ce substantif de « ségolénisme« , c’est, à mes yeux, la quintessence de toutes ces considérations stériles sur la personnalité réelle ou supposée des candidats. Considérations qui sous-tendent qu’un vote lors d’une élection présidentielle est systématiquement l’expression d’un enthousiasme béat, inconditionnel, pour tel ou telle.
C’est peut-être vrai pour certains, pas pour moi. Je considère qu’une société qui fabrique des inégalités de façon exponentielle va dans le mur, je ne crois pas à « la main invisible » du marché, je pense que le politique, quelle qu’en soit la forme (État, Région, Europe Fédérale) a un rôle à jouer dans l’économie, plus tout un tas d’autres choses, que je ne vais pas inventorier ici. Et qui m’amènent depuis un bon moment, lorsque vient le temps des élections, à voter socialiste. Malgré mon adhésion récente, est-ce que je bats des mains frénétiquement à l’évocation du programme du PS? Certainement pas. Mais la probabilité que j’y dégotte ici et là des idées qui me semblent justes est infiniment plus grande qu’avec celui de l’UMP, pour prendre un exemple au hasard. Dès lors, ce qui prime dans mon choix de Ségolène Royal, c’est ma perception qu’elle est en mesure de mettre en oeuvre un programme politique dans lequel je me retrouverai un tant soit peu, ou qui à tout le moins ne me fera pas systématiquement tomber de ma chaise. Punto, basta.
Je me contrefous de savoir si Ségolène Royal est sympathique ou non. (Chirac l’est, paraît-il, énormément. C’est ce que vous confirmeront tous les Corréziens qui jadis peuplèrent les organigrammes de la Ville de Paris, ainsi que de nombreux entrepreneurs en bâtiment). Et l’exercice consistant à peser, au gramme près, ce qui dans son expression relève de la « com » et ce qui relève de la sincérité me semble d’une vacuité insondable.
En revanche il me semble fondamental de barrer la route à celui avec qui « tout devient possible », y compris faire des pieds et des mains pour être sûr de se faire photographier serrant la main de George W. Bush. Et il semble bien que Ségolène Royal en soit capable.
Mais je ne suis pas plus « ségoléniste » en 2007 que je n’ai été « lioneliste » en 2002. Au final, je me dis que, en ces temps ou un article de « Paris-Match » pèse davantage que dix éditos du « Monde » c’est mon absence quasi-totale de « ségolénisme » qui est potentiellement suspecte. Mais il va falloir faire avec.
A bientôt

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